Pieds nus dans le nouveau normal

Ben Shemie membre, du groupe Suuns, qui travaille désormais sur un projet solo.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ben Shemie membre, du groupe Suuns, qui travaille désormais sur un projet solo.

Dans son local de pratique du Mile End, le chanteur et guitariste du groupe internationalement renommé Suuns ne cache pas son angoisse. Pendant un an, le musicien, qui pilote un projet solo de pop électronique lunaire à base de machines analogiques et généralement enregistrée en une seule prise, est confronté aux interrogations existentielles qui viennent avec les nouveaux paradigmes du spectacle. « C’est drôle parce qu’on a comme un accès au futur, à un genre de monde virtuel. C’est arrivé en dedans de six mois et on dirait que je suis pas prêt pour ça ! »

Pilier de la scène locale, Shemie a peur, comme beaucoup de monde, de voir l’écosystème musical qu’il aime perdre de sa superbe. « Si on enlève l’aspect live de la musique, personnellement, ça vaut pas tellement la peine. Ma plus grande crainte, c’est que la moitié des collègues lâchent pis qu’ils ne reviennent pas. Pis là tu te sens un peu seul parce que toi, t’es encore là, mais il n’y a plus vraiment de communauté. »

Au moment où se déroule cet échange, le flou est toujours entier sur l’avenir des spectacles. Depuis, comme chacun sait, a été annoncée par Québec l’autorisation de rouvrir les salles, avec capacité réduite. L’espoir renaît. Son concert en collaboration avec le très classique et respecté quatuor Molinari, originellement programmé de façon plutôt optimiste pour trois soirs, avait été réduit à une résidence et captation vidéo. À quelques jours d’avis, Shemie a appris que l’événement pourra finalement se dérouler devant public. L’angoisse a laissé place à l’adrénaline, lorsqu’on le recontacte pour prendre des nouvelles de l’avancement des travaux. « Là je suis plus de bonne humeur parce qu’on a répété ce matin et tout marche, au niveau de la technique, dit-il au téléphone. Maintenant, c’est une question de concentration ! Mais je suis excité de jouer devant du monde. Peut-être que si on se reparle la semaine prochaine, j’aurai crashé et je serai dans un autre mood. »

Un soir de première qui coïncide avec le droit de jouer à nouveau relève du sacré. Il faudra faire honneur à la réputation des partenaires. « Je vais brancher les amplis avec eux, ça va être loud et tout ça. But i’m still nervous. C’est un peu le monde académique institutionnel, pour lequel j’ai beaucoup d’admiration. Ce sont des gars de classique avec un grand C, le classique moderne du 20e et du 21e siècle. Le défi, c’est d’être honnête envers ce que je fais et en même temps d’être ambitieux et d’expérimenter des choses. C’est un grand privilège de pouvoir avoir ce temps avec eux. »

La thématique du concert est la science-fiction, le voyage cosmique aux confins des galaxies et de soi-même. Pour les amateurs déçus de découverte de lointaines contrées, il reste toujours ce type d’épopée. « J’adore la sci-fi. C’est vraiment inspirant », avoue le chanteur. Il y aura les cordes gracieuses du groupe et les machines de Shemie, avec sa voix amplifiée et modifiée par les effets.

Journal intime électronique

Le concept de cette performance ruisselle de son projet solo, pour lequel il a déjà publié deux albums en deux ans, A Skeleton (2019) et A Single Point of Light (2020). Il s’apprête d’ailleurs à présenter de la nouvelle musique lundi, un EP très personnel et narratif, intitulé 303 Diary. « 303 », pour TS-303, le synthétiseur mythique fondateur du son acid house qu’il a acquis récemment. L’instrument a été son vaisseau principal pour véhiculer sa créativité pendant les derniers mois. Le résultat est cinq pièces expérimentales qui poussent encore un peu plus la déconstruction des structures de la pop qu’il a déjà entamée. 303 Diary est un peu moins rigide que les albums, moins réfléchi, peut-être. Il présente aussi une première musicienne invitée, Didem Başar, importante compositrice et joueuse de kanun montréalaise.

Les projets permettent de chasser un peu l’inquiétude quant à ce qui suit. « C’est comme une addiction un peu. Moi je suis un workaholic. J’ai le feeling qu’il faut que je travaille tout le temps. Si on enlève cet aspect de ma vie, je me demande ce que je fais là. Qu’est-ce que je fais de ma vie si je fais pas de musique, pas de shows ? »

Comment approcher l’avenir quand tout est encore en suspens, et le sera sans doute pendant quelques années ? « C’est un moment intéressant. Le new normal ou le new era, c’est bientôt je pense. Quand on en a fini avec cette mask shit et qu’on pourra faire ce qu’on veut, qu’est-ce qu’on va choisir de faire ? Est-ce que ce sera la même affaire ? Est-ce qu’on va devenir antisociaux, ou quelque chose ? ». Il faut bien se rendre à l’évidence : le futur, c’est maintenant.

 

Ben Shemie avec le quatuor Molinari / 303 Diary

Vendredi, 19 h et samedi 14 h à La Chapelle Scènes contemporaines /  Ben Shemie, Nahal Recordings