Ariane Moffatt, au nom de l’amour et de la beauté

Afin de souligner ses 20 ans de carrière, l’autrice-compositrice souhaitait ainsi concevoir un récital piano solo, qui conjuguerait
ses immortelles à elle à quelques refrains inédits. «Puis il y a une brèche qui s’est entrouverte», relate-t-elle.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Afin de souligner ses 20 ans de carrière, l’autrice-compositrice souhaitait ainsi concevoir un récital piano solo, qui conjuguerait ses immortelles à elle à quelques refrains inédits. «Puis il y a une brèche qui s’est entrouverte», relate-t-elle.

Ariane Moffatt rentrait ce jour-là de son chalet estrien, vers Montréal, alors qu’un coucher de soleil éclaboussait cet époustouflant panorama de feuilles d’automne qui flamboient. De la beauté, par-dessus de la beauté. « C’était un de ces moments où le temps s’arrête, un moment un peu épiphanique », raconte-t-elle depuis une voiture la ramenant de la Star académie de Waterloo, où elle enseigne la création musicale. « J’ai découvert le lendemain que ce groupe de couleurs là, qu’on retrouve dans ces magnifiques couchers de soleil, ça s’appelle incarnat. Incarnat, le mot lui-même porte quelque chose de mystique. »

Incarnat : couleur de la peau (des personnes blanches) qui s’empourpre sous les rayons du soleil ou sous le coup d’une émotion, mais aussi couleur proche de celle de la chair. Chair comme dans « fruit de ma chair », comprend-on à l’écoute du septième disque de chansons originales de la musicienne révélée il y a près de vingt ans par Aquanaute (2002). Incarnat, c’est le titre de cet album hanté par la question de la filiation, du lien irrécusable, et parfois fragile, nous unissant à nos parents et à nos enfants, ainsi que par celui — puissant, mystérieux, à la fois choisi et pas choisi du tout — rattachant deux femmes qui étreignent ensemble l’horizon de l’avenir.

« Ma chance à moi / Mon trèfle incarnat », déclame solennellement Ariane dans la pièce-titre, sur un ton d’une lumineuse gravité — un peu Benjamin Biolay — et sur une musique vaste comme le ciel — ces cordes à dresser le poil sur les bras ! — puisant dans la Berliner Messe d’Arvo Pärt. S’y adresse-t-elle à ses trois fils ou à sa blonde Florence ?

 
L'album «Incarnat» d'Ariane Moffatt

Ariane rit doucement. On l’entend presque rougir. « Ma sœur [sa gérante Stéphanie] pensait que je parlais à mes fils, alors que pour moi, c’est vraiment à ma blonde », répond-elle, se dépêchant d’ajouter que « ça pourrait être les deux ! Mais au départ, c’est une déclaration d’amour. Notre histoire, c’est 15 ans de tous ces clairs-obscurs, c’est un engagement total, c’est des destins qui se croisent. En sous-texte, oui, je pourrais parler à ma descendance, c’est ce que j’ai réalisé après. C’est chargé, mettons, comme chanson ».

Le journal intime du piano

À chacun de ses anniversaires, Ariane Moffatt recevait un clavier toujours « de plus en plus gros », qui occupait la place de choix dans sa chambre d’adolescente à Saint-Romuald, où elle repiquait ses chansons préférées de Ben Harper et de Tori Amos. « Le piano, c’était comme mon journal intime. Je me souviens de mes premiers cours dans mon quartier : j’avais des pièces à apprendre, mais j’arrivais toujours à la prof en disant : “J’ai inventé quelque chose, est-ce que je peux vous le jouer ?” Je me suis toujours permis d’improviser, d’explorer. »

Afin de souligner ses 20 ans de carrière, l’autrice-compositrice souhaitait ainsi concevoir un récital piano solo, qui conjuguerait ses immortelles à elle à quelques refrains inédits. « Puis il y a une brèche qui s’est entrouverte », laissant filtrer une douzaine de nouveaux morceaux aux résonances presque sacrées, créés dans un même souffle que celles, aux antipodes, qui font vibrer le premier album lancé en avril 2020 de SOMMM, le duo turbo-pop qu’elle forme avec Étienne Dupuis-Cloutier.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’autrice-compositrice Ariane Moffatt

Pas étonnant que derrière son piano Heintzman, qui tient le rôle principal sur Incarnat, Ariane Moffatt embrasse une poésie d’une vérité pure digne du journal intime d’une ado — la finesse et l’élégance en plus —, avec pour seul habillage des paysages sonores à la fois « contemporains et intemporels », déployés par son coréalisateur Marc-André Gilbert (Charlotte Cardin, Aliocha). Jóhann Jóhannsson, Nils Frahm, Ryūichi Sakamoto, des compositeurs tous aux confluents de l’électro et du classique, l’ont beaucoup accompagnée au cours des dernières années, question « d’apaiser le chaos de ma vie avec trois enfants ». Ça s’entend.

Nostalgie anticipée

Quiconque a déjà partagé le quotidien de jeunes enfants reconnaîtra la sorte de mélancolie habitant Incarnat. Vous savez, cette singulière nostalgie anticipée qui saisit le cœur lors d’un fulgurant moment de plénitude, quand nous foudroie la conscience que cet instant se terminera inévitablement ?

Que tout s’étiole : voilà la crainte qui traverse Distance, dans laquelle Ariane Moffatt contemple la faille qui peut se déployer, de façon presque imperceptible, entre des parents et leur fille, sans que leur relation soit pour autant lézardée par un conflit majeur, au contraire : « Pourquoi je nous sens si loin / Même quand on se prend les mains / Au-dessus du vide, ce même abîme / Ce grand flou ».

« C’est délicat comme sujet. J’ai préparé ma mère avant de lancer ça dans l’univers », précise-t-elle, visiblement craintive qu’on lise dans ce texte plus d’amertume qu’il n’en contient. « Je me suis simplement permis de me questionner sur cette impression de distance, de me demander : “Pourquoi est-ce que c’est difficile de se sentir proche de ceux dont on devrait naturellement se sentir proche ?” Comme mère, tu te demandes si tu vas réussir à maintenir un lien profond avec tes enfants. »

Devenir parent, c’est forcément rejouer dans notre esprit notre relation à nos propres parents, à travers leurs yeux à eux. Ariane rit. « Je suis obsédée par l’anticipation de la séparation d’avec mes fils. » Ils ont quel âge, déjà ? « Les jumeaux, sept ans et demi, et le plus petit, trois ans et demi. » On rit encore. La séparation, ce n’est pas pour demain.

La vraie nature

« Il n’est jamais trop tard pour mieux faire », plaide Ariane Moffatt, en duo avec Lou Doillon, sur une mélodie empruntée à Everybody’s Got to Learn Sometime du one-hit wonder anglais The Korgis. Il n’est jamais trop tard, non, pour mieux aimer son entourage, mais aussi « pour mieux développer son empathie. Je pense à toute sorte d’enjeux sociaux, au fait d’être capable de se remettre en question, de se remettre à apprendre. »

Voilà une attitude à adopter « au nom de la beauté », comme elle le répète à la façon d’un mantra sur une chanson justement intitulée Beauté. Mais c’est quoi, au juste, la beauté ? « La quête de la beauté, c’est pour moi le chemin qui nous permet d’aller au bout de ce qu’on est, qui nous permet de matérialiser ce qui est à l’intérieur de nous, de le rendre visible, grâce à la création. La chanson, c’est un hommage à ce geste obstiné, répété que posent ceux qui cherchent à faire émerger cette beauté qui donne un sens à nos vies », autrement dit, à ses camarades artistes, dans plusieurs cas réduits au silence par la pandémie.

Album d’espoir, donc, que cet Incarnat, au sens où il célèbre l’intangible de ce qui nous relie les uns aux autres et qui refuse de s’éteindre, malgré les vents contraires. « Ma nature reprendra bien ses droits », entonnent en tombée de rideau des ados de l’école F.A.C.E., puis les fils d’Ariane (leur cachet : du chocolat). Méditation inquiète sur le péril environnemental, ce gospel païen — Nature — aura forcément acquis une autre signification à la lumière de nos confinements forcés.

« À l’impuissance face aux forêts qui brûlent est venue s’ajouter mon impuissance face à ce qu’on vit, face à notre nature humaine qui a été dépossédée d’elle-même. Mais je voulais terminer en laissant parler cette jeunesse qui subit fort la pandémie. Imagine : étudier la musique… à distance ! Après avoir creusé en moi, j’avais envie d’ouvrir les fenêtres et de laisser chanter la génération qui suit. »

 

Incarnat

Ariane Moffatt, Simone Records