À la mémoire de Willie Dunn

Une image tirée du film «Amisk» d’Alanis Obomsawin en 1977
Photo: NFB Une image tirée du film «Amisk» d’Alanis Obomsawin en 1977

Référence mondiale de la réédition musicale, le label américain Light in the Attic a lancé la semaine dernière la première anthologie consacrée à l’œuvre de l’auteur-compositeur-interprète folk montréalais Willie Dunn. Vingt-deux chansons foudroyantes de lucidité tirées de quatre albums enregistrés entre 1970 et 1984 qui révèlent un habile mélodiste mettant ses musiques au service d’une chanson engagée pour la protection de l’environnement et les droits des peuples autochtones, auxquels il appartenait. La découverte de cet exceptionnel répertoire soulève cependant une embarrassante question : pourquoi diable le talent de Dunn n’est-il pas reconnu ici à sa juste valeur ?

Parue sur son premier album (Willie Dunn, 1971), I Pity the Country est considérée comme l’une de ses plus grandes chansons. Une délicate ballade folk ornée d’harmonica sur laquelle se pose doucement la voix ambrée du musicien, offrant un contraste frappant avec le texte plombé de sens : « Police they arrest me / Materialists detest me / Pollution it chokes me / Movies they joke me / Politicians exploit me / City life it jades me / Hudson Bay fleeces me / Hunting laws froze me », chante Dunn sur un ton contenu.

« Chaque fois que je l’écoute [cette chanson] me renverse », confie Elisapie Isaac, qui a découvert adolescente l’œuvre de Dunn. « Il me rappelle un peu la manière de Richard Desjardins : comment a-t-il pu avoir cette vision, ces images, ces bons mots ! Et surtout, cette douceur [dans la voix], même si ce qu’il chante est dur. Au fur et à mesure que la chanson joue, on se dit : “il va bien finir par les crier, ces mots-là ?” Mais non. Il n’en a pas besoin pour faire passer son message. »

« Ce ton, il est partout dans toute son œuvre », assure au Devoir Lawrence Dunn, fils de Willie, coproducteur (avec le Torontois Kevin Howes) de l’anthologie et corédacteur du généreux et instructif livret l’accompagnant. « Et c’est aussi la manière dont il a mené sa vie : il pouvait employer des mots très durs pour parler d’une situation, il pouvait être très critique, tout en souriant et en rigolant. »

Parmi les grands

Né à Montréal en 1941 d’un père aux racines écossaises et d’une mère issue de la nation Micmac, Willie Dunn a passé sa carrière, de musicien d’abord, puis de cinéaste, et de politicien (sous la bannière orange du NPD, il a brigué la circonscription Ottawa-Vanier lors des élections fédérales de 1993) à revendiquer les droits des peuples autochtones.

Au début des années 1960, il fréquente les coffehouses montréalais — et en fondera un avec ses partenaires, le Totem Pole Restaurant & Coffee House, rue Stanley — en compagnie des autres musiciens de la scène folk émergente ; à la même époque, il séjourne à New York et fait la connaissance de Bob Dylan et de Joan Baez au Newport Folk Festival. Plus tard, on le retrouvera réalisateur à l’Office national du film, avec son amie Alanis Obomsawin — son court métrage The Ballad of Crowfoot (1968), accompagné d’une longue chanson folk du même nom, est souvent cité comme le premier vidéoclip de l’histoire de la musique canadienne.

Dunn n’a jamais connu les abjectes conditions de vie dans les pensionnats, mais en a fait un symbole du traitement subi par les peuples autochtones au Canada dans la bouleversante chanson Charlie (1972) qui, avec une impressionnante économie de mots, ne misant que sur une image forte, raconte l’histoire de Chanie « Charlie » Wenjack, jeune garçon ontarien d’origine anichinabée ayant fui le pensionnat pour retrouver son père. « And he’s looking for his dad / And he’s looking up for love / Just a lost little boy by the railroad tracks / Moving homeward bound », chante tendrement Dunn. La découverte en octobre 1966 du corps de Charlie, douze ans, vraisemblablement mort de faim, a déclenché les premières enquêtes sur les pensionnats autochtones au pays.

« Il avait une grande humanité, ce gars-là, et une belle sensibilité », commente Florent Vollant, qui considère le musicien folk décédé en 2013 comme un « ami ». Vollant avait repris un autre classique de Dunn, Son of the Sun, sur le deuxième album de Kashtin (Innu, 1991) ; six ans plus tôt, il invitait Willie Dunn à chanter au festival Innu Nikamu qu’il venait de fonder chez lui, à Maliotenam, avec le musicien Philippe McKenzie. « J’ai appris beaucoup en étant en contact avec lui, en montant sur scène avec lui, poursuit Vollant. Il a fait partie de mon cheminement, c’était quelqu’un de grand, pour moi aussi grand que Buffy Saint-Marie, que Neil Young, que Dylan. À mon sens, il appartenait au même univers. Pourquoi n’est-il pas plus reconnu ? C’est un mystère. Peut-être qu’à un moment donné, il a cessé d’appartenir à cette constellation ? »

« Leonard Cohen l’a probablement connu et aurait pensé la même chose aujourd’hui : pourquoi Willie Dunn n’est-il pas à mes côtés ? » s’étonne aussi Elisapie Isaac, qui se réjouit de l’attention que l’on porte aujourd’hui à ce pionnier de la protest song canadienne. Pour sa part, son fils Lawrence estime qu’une des raisons pour lesquelles Willie Dunn est méconnu tient à son rôle dans la défense des droits autochtones : « Je crois que ça a beaucoup à voir avec les sujets qu’il abordait, dit-il. Ses chansons s’adressaient beaucoup au pouvoir. Il dénonçait l’autorité en place. Et il chantait aussi pour les gens — tous les gens, pas seulement les Autochtones. »

« Beaucoup des anciens militants [de la cause autochtone] des années 1960 et 1970, ceux qui ont ensuite fait de la politique active et ont fait avancer les choses, reconnaissent aujourd’hui l’importance de Willie » pour à la fois proposer une lecture différente de l’histoire canadienne et pour avoir aidé à mobiliser les peuples autochtones grâce à ses chansons, affirme son fils. « J’ai souvent entendu ces gens dire qu’il fut le catalyseur du mouvement de revendication des droits autochtones. Il a non seulement composé la trame sonore de ce mouvement, mais il a aussi allumé la flamme des militants. »

Creation Never Sleeps, Creation Never Dies: The Willie Dunn Anthology

Willie Dunn, Light in the Attic