Découvertes et références musicales pour la Semaine sainte

«La Pietà» de Villeneuve-lès-Avignon, attribuée à Enguerrand Quarton, entre 1455 et 1460
Photo: Domaine public «La Pietà» de Villeneuve-lès-Avignon, attribuée à Enguerrand Quarton, entre 1455 et 1460

La saison éditoriale et le millésime 2021 sont particulièrement riches en passions et autres messes de requiem, moment idéal de faire le point, d’autant que plusieurs de ces disques nous invitent à la découverte.

La proposition artistique la plus originale porte le titre Wer ist der, so von Edom kömmt (Qui est donc celui qui vient d’Edom ?), avec le sous-titre « Passion pasticcio, c. 1750 ». Edom, royaume du Proche-Orient ancien, situé au sud de la mer Morte, fait référence à l’origine de Jésus, et les compositeurs affichés sur la couverture sont Carl Heinrich Graun, Jean-Sébastien Bach et Georg Philipp Telemann.

Loin d’être une élucubration contemporaine, il s’agit d’une passion recomposée autour de 1750, un peu « à la manière de Bach », mais sans rôle majeur dévolu à un évangéliste. Le « suspect » serait un certain Johann Christoph Farlau, élève de Johann Christoph Altnickol.

Réécrire la Passion

Altnickol n’est pas un inconnu. C’est non seulement le gendre de Jean-Sébastien Bach, mais son nom apparaissait déjà sur la couverture d’un précédent « Passions-Pasticcio » enregistré pour EMI-Electrola en 1990 par Hermann Max. Il s’agit de la même œuvre. Mais alors qu’EMI, pour des raisons commerciales, avait mis en avant le nom de Bach, Glossa a la courtoisie de citer Graun en premier. Et pour cause : Farlau, s’il est l’auteur de la chose, a puisé les deux tiers de son pastiche dans la cantate « Ein Lämmlein geht und trägt die Schuld » (Un agneau s’en va, portant le fardeau du péché) de Graun.

L’essentiel reste qu’il s’agit d’une bien belle œuvre baroque, interprété par György Vashegyi et ses chanteurs et instrumentistes de manière plus attendrie que dans la version EMI. Découverte accessoire, mais recommandée.

Brockes-Passion ou Passion selon Brockes désigne des œuvres composées sur un livret écrit en 1712 d’après les Évangiles par Barthold Heinrich Brockes, échevin et poète de la noblesse hambourgeoise. Son texte a immédiatement été mis en musique par Keiser, Telemann et Haendel. La Brockes-Passion de Haendel vient d’être enregistrée par le directeur musical des Violons du Roy, Jonathan Cohen, avec son ensemble anglais Arcangelo.

Longtemps délaissée, la Brockes-Passion de Haendel (son seul oratorio allemand) a connu pour son tricentenaire en 2019 trois nouvelles versions : Cummings (Accent), Mortensen (CPO) et Egarr (Academy of Ancient Music). La belle lecture un peu détachée de Mortensen et celle d’une construction dramatique plus affûtée d’Egarr dominent les débats.

Le nouvel enregistrement de Jonathan Cohen ne fait pas double emploi avec celui d’Egarr, car l’interprétation de ce dernier reposait sur une édition se démarquant assez notablement de la partition usuelle qu’utilise Cohen. Entouré de Sandrine Piau, Stuart Jackson (superbe !), Konstantin Krimmel, le chef des Violons du Roy retrouve avec Arcangelo un ton haendelien sobre, moins fleuri qu’Egarr, mais plus engagé que Mortensen. Parution utile, avec un chœur plus homogène que celui de l’Academy of Ancient Music.

Ceux qui sont intéressés par le concept de Brockes-Passion pourront écouter la Brockes-Passion de Reinhard Keiser par Vox Luminis chez Ramée, celle de Haendel par Jonathan Cohen chez Alpha et celle de Telemann par René Jacobs chez Harmonia Mundi : un sacré trio.

Le parent pauvre de Bach

Œuvre qu’il faut absolument connaître, lorsqu’on collectionne les requiem et messes des morts, Membra Jesu nostri de Buxtehude vient de connaître une nouvelle version par des interprètes très en vue : l’Ensemble correspondance de Sébastien Daucé, habituellement spécialisé dans la musique de Charpentier. L’interprétation, plastiquement superbe, ne nous détournera aucunement du recueillement et de l’expressivité des versions Jos van Veldhoven (Channel),Philippe Pierlot (Mirare) et Diego Fasolis (Naxos, plus inégalement chantée). À cela s’ajoute que mettre la main sur un disque physique Harmonia Mundi n’est pas chose facile en ce moment sur ce continent.

Aussi sublime et essentiel, Musikalische Exequien de Heinrich Schütz a été nouvellement enregistré par Voces Suaves, les bien nommés. Excellente version, cossue, publiée par Arcana, mais nous en restons à la douce austérité de Vox Luminis, dont on rappellera aussi la récente réussite dans le Requiem de Heinrich Ignaz Franz Biber, commenté dans Le Devoir la semaine dernière.

On peut vraiment faire l’impasse sur le nouvel enregistrement de la Passion selon saint Matthieu de Bach par Hans-Christoph Rademann (Accentus) avec un Évangéliste (Patrick Grahl) sans aura et sur la très étrange mouture du Requiem de Gossec (1760) enregistrée par Florian Heyerick (CPO). Il s’agit d’une mouture (1800) d’un certain Abel Régibo qui réduit, édulcore et lisse l’œuvre originale de Gossec et lui interpole des fragments du Stabat Mater de Haydn.

Geneviève Soly, digne représentante du savoir-faire musical du Québec, était à la pointe de la redécouverte de Christoph Graupner il y a quinze ans. Elle était peut-être un peu isolée, trop peu soutenue… D’autres (Florian Heyerick, plus fidèle à Graupner qu’à Gossec) ont repris la main. En Allemagne, de nouvelles premières mondiales ont été enregistrées par le chef Christian Bonath pour Capriccio.

Exact contemporain de Bach, son parent pauvre Graupner reste toujours interprété « modestement ». La solution choisie ici est de le confier à un chœur d’enfants (très bien chantant) associé à des solistes qui bricolent au mieux avec leur voix. Même problème de rayonnement vocal qu’à Montréal en concert, donc. Pourrions-nous rêver un jour d’un CD « Graupner, quatre œuvres essentielles » par René Jacobs, Philippe Herreweghe ou Lars-Ulrik Mortensen, afin de palper le potentiel de Graupner au-delà des bonnes volontés et intentions?

Trois fois Pergolèse

Le Stabat Mater est une séquence évoquant la souffrance de Marie lors de la crucifixion de Jésus. Le célèbre Stabat Mater de Pergolèse est l’indéniable « tube » de la saison 2020-2021.

Premier acte, il y a à peu près un an, avec la seconde version enregistrée par Christophe Rousset (Alpha). Les solistes sont Sandrine Piau et Christopher Lowrey ; la première lumineuse, le second capté en plein exercice de chant, les deux tentant l’appariement dans une acoustique trop sèche. On en restera à l’ancienne version Rousset (Decca) avec Barbara Bonney et Andreas Scholl.

Deux versions très récentes sont aux antipodes. Celle de l’ensemble Resonanz et Riccardo Minasi paraît chez Harmonia Mundi et souffre donc temporairement des mêmes problèmes d’approvisionnement que le CD Buxtehude. Parue le 19 mars, elle convoque deux chanteuses, Giulia Semenzato et Lucile Richardot. Le propos est clair : Riccardo Minasi « donne un dramatisme quasi caravagesque au chef-d’œuvre », nous dit-on. Au milieu d’accents furieux, quelque part entre éructations et chuchotements, il y a un peu de (beau) chant. L’exposition Caravage est assurément commanditée par Simoniz. Si vous trouviez le Stabat Mater de Pergolèse insupportablement ennuyeux, voilà une sorte d’injection de Lysol sonore.

Plus raisonnablement musicale, la bonne surprise nous vient de « Pergolèse — Vivaldi : Stabat Materpour deux castrats » par Samuel Mariño, Filippo Mineccia, l’Orchestre de l’Opéra royal, dirigé par Marie van Rhijn. Le disque publié par le Château de Versailles contient une version recueillie qui souligne (« Fac ut portem ») l’apport de l’orgue à la texture orchestrale. L’alliance des deux voix masculines (des contre-ténors de deux registres différents) étonne puis subjugue (sublime « Quando corpus »). Le couplage avec le Stabat Mater et In furore de Vivaldi est parfait dans cet enregistrement un rien trop réverbéré, mais naturel.

CD recommandés

« Wer ist der, so von Edom kömmt ». Passion Pastiche.
Vashegyi. Glossa, 2 CD, GCD 924011 (parution 2 avril).

Haendel : Brockes-Passion. Cohen.
Alpha, 2 CD, Alpha 644.

Keiser : Brockes-Passion.
Vox Luminis. Ramée, 2 CD, RAM 1303.

Telemann : Brockes-Passion.
Jacobs. Harmonia Mundi, 2 CD, HMC902013/14.

Buxtehude : Membra Jesu nostri.
Veldhoven. Channel Classics, CCSSA24006.

Schütz : Musicalische Exequien.
Vox Luminis. Ricercar, RIC 311.

Biber : Requiem.
Vox Luminis. Alpha 665.

Pergolèse : Stabat Mater.
Van Rhijn. Versailles, CVS 033.