11es FrancoFolies de Spa - -M- l'ébouriffé sincère

-M- en spectacle.
Photo: Agence France-Presse (photo) -M- en spectacle.

Quand madame Agnès ne lui laque pas les tifs en forme d'Astro et que sa guitare-fusée ne mène pas les multitudes dans l'univers parallèle de -M- l'alter ego star majuscule, Mathieu Chédid est l'ébouriffé le plus affable de la chanson française. Bruno Bénabar, lui, se contente de faire des bonds, des bons mots et de sacrées bonnes chansons. De l'un à l'autre, le coeur n'a même pas à balancer: dans un festival, on peut cumuler les bonheurs.

Spa — Le papier déplié pourrait servir d'éventail, tellement la main tremble. La jambe gauche sautille toute seule parce qu'une orthèse entrave la droite. Tout le corps de l'adolescente dit à quel point elle n'en revient pas de sa chance: -M- est là, devant elle. Un -M- qui ressemble bien peu au -M- de la scène, des clips. La jeune fille est trop énervée pour s'en étonner: dans quelques secondes, elle s'adressera à LUI. En toute légitimité. Elle écrit pour un fanzine, d'où le papier déplié avec les questions dessus, d'ou sa présence et celle d'une petite foule de ses semblables à la conférence de presse organisée en ce jeudi soir au Palace par les Francos de Spa pour la grande vedette du festival. L'adolescente sait tout sur -M-, elle sait donc évidemment que -M- est un personnage qu'incarne Mathieu Chédid. N'empêche, ces cheveux fous, c'est si normal que c'en est anormal.

Après mille vieux zigs des médias officiels qui n'en finissent plus de poser à -M- les inévitables questions des médias officiels — la différence entre le personnage et l'homme, le rapport au chansonnier de paternel, les écueils du succès, etc. —, la jeune fille brandit sa feuille comme un étendard et se lance. On l'entend à peine. Mathieu Chédid tend l'oreille, souriant, le regard tendre. Elle veut savoir pour les cheveux. Ils tiennent comment? A-t-il un contrat avec L'Oréal? La salle s'esclaffe. Non, le chanteur n'est pas associé à la marque. «Avant, je mettais la laque moi-même, et avec la chaleur, tout s'écroulait. Maintenant, pour que ça tienne mieux, il y a madame Agnès qui me laque... » Sourire craquant du Chédid. La jeune fille tente de rire, hoquette, pétrifiée de félicité.

Tout son temps

À moins de trois heures de son spectacle sur la grande scène Pierre-Rapsat, devant laquelle l'attendent déjà place de l'Hôtel-de-Ville quelque 10 000 fans (où Tarmac et d'autres groupes se succèdent en complément de programme), le gaillard donne l'impression d'avoir tout son temps. Difficile d'imaginer la transformation en Elvis bonbon rose qui va s'opérer. «C'est pourtant moi, ce personnage, précise l'intéressé. Habiller ma fantaisie, me mettre en scène de manière un peu caricaturale me permet en fait d'être beaucoup plus moi-même. On se révèle quand on s'autorise tous les dérapages. On se libère. Vous et moi, on a tous des blocages: c'est dur de communiquer. Moi, je guéris ça à travers ce personnage.»

La jeune fille s'enhardit, pose deux questions en une. Chédid répond longuement à chacune. Les pros piaffent. Sûr qu'il fait exprès. Tout de même, à 300 000 exemplaires l'album, on ne peut pas demeurer à ce point disponible. Mais si. «C'est la moindre des choses que d'être à l'écoute des gens qui sont touchés par ce que tu fais. Bien sûr, cela se passe maintenant dans l'excès. Je ne peux plus sortir dans la rue sans créer un attroupement. J'essaie de m'amuser de cette situation, plutôt que de la subir. Mon but n'est pas la surenchère, mais de donner un sens à toute cette utopie que constitue le fait de chanter ses p'tites histoires et de fédérer autant de gens.»

Place au spectacle

Pendant une bonne demi-heure encore, on apprendra que -M- a enregistré une chanson de Nino Ferrer (Je vends des robes) pour un album-hommage, qu'il a participé à la bande sonore d'une énième adaptation d'Arsène Lupin, qu'il a eu une période jazz fusion où il écoutait du Uzeb (!) et qu'il a veillé jusque dans la nuit après un spectacle à Marseille pour voir et entendre Ben Charest et Betty Bonifassi interpréter le thème des Triplettes de Belleville aux Oscars, faute de la chanter lui-même comme sur le disque («c'était vraiment incroyable»). La jeune fille — un peu moins tremblante — a osé une dernière question et c'était fini. La séance de laque, la métamorphose, le spectacle ne pouvaient plus attendre.

Spectacle qu'on m'a raconté: pour cause d'astragale enflammée et de gradins réservés aux commanditaires, j'ai préféré le balcon et les chaises libres du Grand Théâtre du Casino, où le tout aussi formidable Bénabar s'ébrouait avec son big band pétaradant. Je verrai -M- comme vous au Spectrum dans deux semaines, avec cette guitare gonflable à grandeur de scène, cette autre guitare en forme de fusée tombant du ciel, et ce personnage à la fois plus volontairement ridicule et plus irrésistiblement cool que jamais. Bénabar, lui, devrait nous parvenir en février, avec d'autres Français dynamiques. Jeudi soir, il était une sorte de Trenet sur trampoline, si fortiche meneur de claque et si brillant manieur de mots que j'en étais ébloui. Intelligence et folle énergie à la même enseigne: j'en aurais oublié -M- si le fils Chédid n'avait pas exactement les mêmes qualités.

Sylvain Cormier est l'invité de Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.