L’heure de la négociation a sonné au Metropolitan Opera

Le directeur musical du Met, Yannick Nézet- Séguin, implore l’institution et ses mécènes «d’aider de toute urgence à trouver une solution pour indemniser les artistes de manière appropriée».
Photo: Jonathan Tichler Metropolitan Opera Le directeur musical du Met, Yannick Nézet- Séguin, implore l’institution et ses mécènes «d’aider de toute urgence à trouver une solution pour indemniser les artistes de manière appropriée».

Une nouvelle phase s’engage au Metropolitan Opera, où la partie patronale et les musiciens se retrouveront dans les prochaines semaines à la table de négociation. Le directeur musical du Met, Yannick Nézet-Séguin, implore l’institution et ses mécènes « d’aider de toute urgence à trouver une solution pour indemniser les artistes de manière appropriée ».

Les musiciens de l’orchestre new-yorkais sont privés de revenus depuis un an, le Met continuant simplement de cotiser à leur assurance maladie.

La direction leur a toutefois offert le 1er février, de même qu’aux choristes, une compensation financière d’environ 1500 $ par semaine. L’offre a été immédiatement acceptée par le chœur, qui reçoit cette somme depuis le 8 février. Les musiciens ont quant à eux refusé sur le coup.

« [Cette compensation] aurait laissé pour compte au moins 10 % des membres de l’orchestre, explique au Devoir leur représentant Brad Gemeinhardt. Nous devions n’abandonner personne en chemin et faire bonifier l’offre. »

Cinq semaines plus tard, l’offre a été bonifiée. Les musiciens touchent donc une compensation financière depuis le 17 mars, qui doit durer huit semaines. « À la fin [de cette période], si nous n’avons pas encore conclu de nouveaux accords à long terme, mais que nous faisons des progrès significatifs, les périodes seront prolongées », a indiqué la porte-parole du Metropolitan Opera, Lee Abrahamian.

Dialogue « difficile »

Dans plus ou moins toutes les institutions musicales en Amérique du Nord, des discussions ont eu lieu dès les débuts de la pandémie avec un accord sur une baisse de rétribution de l’ordre de 30 % pendant la crise. « Aucun autre grand orchestre n’a été traité de la sorte », déplore Brad Gemeinhardt en référence à celui du Met.

En janvier dernier, le président de la section locale 802 de l’American Federation of Musicians résumait au Devoir la singularité de la situation du Met. « Peter Gelb [le directeur de l’institution] a décidé de modifier les contrats à long terme et, pour pousser les musiciens à accepter de manière permanente une réduction salariale de 30 à 40 % avec un gel pendant cinq ans, il a simplement décidé de les affamer en espérant qu’ils craqueront. »

« C’est inacceptable et douloureux qu’un chœur et un orchestre de ce calibre soient sans paie depuis mars, déclarait de son côté en entrevue le 31 décembre Yannick Nézet-Séguin. Je ne crois qu’au dialogue, mais il est difficile présentement. Ce qui m’importe, c’est que les gens continuent de se parler dans l’institution. »

Ce qui a changé aujourd’hui, c’est que la compensation financière de huit semaines n’est pas liée, en apparence, à une négociation sur les contrats à long terme : « Notre position a toujours été que c’est une situation temporaire et que nous sommes disposés à discuter de mesures temporaires pour aider la réouverture. Mais utiliser la situation pandémique pour sabrer nos contrats de manière permanente, c’est de l’exploitation », dit Brad Gemeinhardt.

Réouverture compromise ?

Beaucoup de choses seront à discuter autour de la table, et notamment ce sur quoi on débat. « La négociation va porter sur la durée du prochain contrat. Nous avons 1 ou 2 ans en ligne de mire », dit M. Gemeinhardt, qui ne se fait pas d’illusions : « Ils veulent aller sur un terme plus long, qui va modifier nos contrats de fond en comble. »

Les couleurs sont même annoncées par l’institution dans un courriel au Devoir. Le plan de négociation patronal est de réduire de 30 % et de rétablir « la moitié de ces réductions lorsque la billetterie du Met et les dons de base retrouveront leurs niveaux prépandémiques », écrit la porte-parole Lee Abrahamian.

Dans ce contexte, on ne parle même pas rattrapage des sommes non perçues depuis un an. « Nous n’avons aucune indication qu’ils pensent même à discuter de cela », laisse tomber M. Gemeinhardt.

« Le Met devrait ouvrir sa saison le 27 septembre 2021 avec la première de Fire Shut Up in My Bones, le nouvel opéra de Terence Blanchard », indique Mme Abrahamian, tout en précisant que les normes sanitaires ne permettent pas encore de préparer le spectacle et ne définissent pas les conditions d’accueil du public.

Cette réouverture pourrait-elle être compromise ? « On est prêts à négocier un contrat pour rouvrir. Si le Met ne peut pas rouvrir à temps pour une question contractuelle, ce sera leur faute. Y a-t-il un risque ? Possiblement. Mais il y aura une demande du public, et nous serons prêts. Je suis optimiste en matière de santé, et ce serait une tragédie si cela ne se faisait pas », dit le négociateur des musiciens. Du côté patronal, l’objectif « est de parvenir à de nouveaux accords afin de pouvoir rouvrir lorsque les restrictions sanitaires seront levées ».

Avant la pandémie, l’orchestre comptait 93 membres, dont 10 ont depuis fait valoir leurs droits à la retraite. « Quelques-uns sont partis, mais ils l’envisageaient déjà. Par contre, il n’y a pas eu de recrutement, alors que d’autres orchestres recrutent. Si on n’a pas de contrat, on perdra des musiciens », explique M. Gemeinhardt. C’est ce qui a probablement poussé Yannick Nézet-Séguin à écrire à la direction, aux négociateurs et au conseil d’administration : « La protection de l’avenir à long terme du Met est inextricablement liée à la rétention de ces musiciens et au respect de leurs moyens de subsistance, de leurs revenus et de leur bien-être. Cela doit être une priorité pour les dirigeants de cette institution. »

Brad Gemeinhardt est soucieux que « la couverture médiatique négative de Peter Gelb, qui s’est amplifiée lorsqu’il a engagé les musiciens européens pour des webdiffusions du Met, semble entraîner désormais Yannick Nézet-Séguin, ce qui est extrêmement injuste, car il a été d’un grand soutien pour les musiciens ». D’ailleurs, ajoute-t-il, « nous en venons à un point où l’intégrité artistique du chœur et de l’orchestre est en péril, et il a très bien conscience de cela ».