Entre la marge et la culture populaire

L'ouverture d'esprit, la perméabilité aux influences d'ici et d'ailleurs et, surtout, une forte personnalité musicale et artistique: ainsi pourrait-on décrire ces jeunes auteurs-compositeurs-interprètes qui ont connu un joli succès au cours des dernières années. Les Ariane Moffat, Yann Perreau, Dumas, Pierre Lapointe, Martin Léon et, plus récemment, Vincent Vallières et Thomas Hellman forment la nouvelle garde de la chanson québécoise.

«Je suis choyé d'arriver avec cette vague-là», confie Yann Perreau, qui fera pas moins de quatre apparitions aux 16es FrancoFolies, qui débutent jeudi. «Je suis arrivé à la bonne place au bon moment. J'aime pas cela, ces mots-là, mais... il y a comme un nouveau courant. On est une gang à faire de la belle chanson intéressante. C'est nouveau, mais ça reste accessible et c'est de la pop.»

Une petite famille

Quasi absents du paysage il y a deux ou trois ans, certains d'entre eux sont aujourd'hui de toutes les scènes — dont celles des Franco. Pierre Lapointe chante quatre soirs à guichets fermés. Plus jeune et moins connu, Vincent Vallières servira son rock énergique sur une scène extérieure le 2 août. Dumas offre un set de DJ au Métropolis le 1er août. Martin Léon prend le Spectrum d'assaut le 5 août. Ils fraient souvent, déjà, avec les grands, mais ils défendent leurs valeurs propres, cultivant leur caractère un brin marginal tout en tendant volontiers la main aux artistes qui tiennent le haut du pavé.

«Ça devient de plus en plus courant de voir des artistes chevaucher l'underground et le mainstream, souligne Yann Perreau. La meilleure façon de le faire, c'est en gardant sa propre identité. Je suis vu un peu comme une bibitte, un petit punk qui ne passe pas à la radio encore, mais en même temps, on m'a invité à la fête de la Saint-Jean [au parc Maisonneuve]. Je n'ai pas envie de me cantonner dans un style.» Il évoque sa récente collaboration avec le groupe Les Chiens et sa participation à l'hommage rendu à Clémence DesRochers, la semaine dernière, dans le cadre de Juste pour rire.

D'Ariane Moffat — «ma petite soeur», note-t-il —, qui clôturera le festival avec Marc Déry et lui, le 8 août, à Pierre Lapointe, avec qui il partage «une féminité, une douceur, une délicatesse», la nouvelle garde de la chanson forme donc une petite famille. Ce qui ne les empêche pas de développer une signature propre et forte, porteuse d'influences diverses. Pierre Lapointe vient du milieu des arts visuels. Yann Perreau s'inspire volontiers du cinéma de David Lynch ou de Tim Burton, «des univers très originaux qui ont l'air hermétiques mais qui sont populaires — dans le bon sens du terme.» Thomas Hellman, lui, puise dans des rythmes tziganes et la musique traditionnelle celtique.

Conscients de s'être fait ouvrir la voie par Les Colocs, Jean Leloup, Daniel Bélanger, Daniel Boucher, Fred Fortin... ces nouvelles têtes de la chanson ne se tournent pas toujours de ce côté pour y trouver leur inspiration première. Dans les arrangements musicaux et la poésie de Western Romance, unique album de Yann Perreau sorti en 2002, on reconnaît davantage l'humeur pétillante d'un Arthur H ou le bercement folk d'un Beck. Et c'est peut-être ce recul sur leur propre culture qui rend leur expression musicale si authentique.

«Ce qu'on partage, c'est de pousser la chanson francophone, le besoin de faire partie de la musique mondiale, mais en québécois, souligne-t-il. On fait avancer les choses, mais humblement, avec le goût de faire quelque chose d'universel et d'actuel.» Ils ont aussi en commun le goût de la mélodie et le désir de sortir des cadres habituels de la langue.

Plus d'épines

L'auteur-compositeur-interprète avoue qu'il a découvert la musique québécoise sur le tard. Il se promet d'ailleurs de continuer à élargir ses horizons, en commençant par «voir beaucoup de spectacles» aux Franco. La France du fils Higelin et les États-Unis de Ben Harper, Tom Waits et Beck l'ont d'abord nourri. «Ce sont mes influences, mais j'écris en français», insiste-t-il, se faisant une fierté d'aller et venir entre la langue bien ficelée de Molière et celle, plus sentie, de Michel Tremblay.

C'est avec la formation Doc et Les Chirurgiens, en 1994, que le jeune homme de 28 ans rafle ses premières palmes: concours Cégeps en spectacles et Cégep rock. Après une formation de marionnettiste (1999), puis d'acteur chez Pol Pelletier (2000), il repart en chansons, en solo cette fois, et enregistre son premier album avec Gilles Brisebois, bassiste et réalisateur, notamment pour Voïvod et Les Frères à ch'val. Depuis, ça roule à plein régime: la bourse Rideau de Vue sur la relève, le pré-spectacle d'Arthur H au Spectrum, les FrancoFolies de Montréal et de Spa — et leurs prix respectifs, Rapsat-Lelièvre et Félix-Leclerc. «Ça avance vite, mais c'est une évolution qui est saine», note-t-il.

Il a déjà un programme chargé pour l'automne: une série de représentations avec le cirque Les Sept doigts de la main, quelques spectacles et, surtout, l'enregistrement de son prochain album. «Je ne manque pas de matériel», indique celui qui a déjà écrit une vingtaine de chansons, dont une cosignée par Arthur H qui s'intitule Grande brune. Mais il cherche encore texture et couleur pour ses arrangements. Après un premier album plus sobre, doux, timide, «je veux que ça bouge, plus de beat et d'épines tout en gardant la vulnérabilité», confie-t-il.

Pour ses deux spectacles solo des FrancoFolies (le 30 juillet à 21h et 23h), il se concentrera donc sur Western Romance, en guise d'au revoir. À l'ouverture du festival, il fera une apparition pour le moins originale au spectacle Swinguer en ville, qui rend hommage à la musique traditionnelle québécoise. «Je coupe le show en deux: tout arrête et je chante une toune a capella», lance-t-il, un peu nerveux à l'idée de chanter devant une foule de quelque 100 000 personnes et la télé, puisque le spectacle est présenté en direct à Radio-Canada. Mais le chantre du folklore québécois, Michel Faubert, l'a aidé à se préparer. «La belle s'est endormie sur un beau lit de roses... », entonne-t-il, déjà charmé par cette aventure nouvelle.

Les FrancoFolies

Du 29 juillet au 7 août