Eddy De Pretto aux côtés des sans égards

Le verbe, plus que jamais habile, inspiré, maîtrisé, cible autrement. Le regard d’Eddy De Pretto est désormais le plus souvent tourné vers les autres, qu’il revisite sa banlieue ou brosse des portraits.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le verbe, plus que jamais habile, inspiré, maîtrisé, cible autrement. Le regard d’Eddy De Pretto est désormais le plus souvent tourné vers les autres, qu’il revisite sa banlieue ou brosse des portraits.

C’était il y a si longtemps. L’été 2018. Notre saison d’Eddy De Pretto, aux Francos en juin, au Mile Ex End en septembre. Et puis rebelote le printemps d’après, en tournée québécoise, rien de moins. On était devenus des familiers, presque. On allait se revoir, souvent. « Ah oui, sous le viaduc, je me rappelle », dit l’Eddy par le truchement de Zoom audio, comme s’il était sur une autre planète. Dont il n’est pas encore revenu. La planète des exilés de la chanson. « Vos salles de spectacles vont rouvrir bientôt. Nous, on n’y est toujours pas. On est tellement encore dans la merde, en France. Du coup, j’ai pas la distance nécessaire pour parler d’un avant et d’un après. »

L'album «À tous les bâtards» d'Eddy De Pretto

On a les repères que l’on peut. La première entrevue, c’était au téléphone, en 2018, le premier album cartonnait, on demandait à Eddy De Pretto ce qu’il voulait dire dans sa chanson Normal. Trois ans plus tard, qu’est-ce que normal veut dire ? « Il y a une libération de la parole sur ce qui est normal ou pas, je trouve. Sur le premier album, je décrivais ce que j’avais vécu, j’avais besoin de dire ma différence. Maintenant, je crois qu’il y a plus de gens qui assument et expriment ce qu’ils sont, et plus de gens qui écoutent, aussi. »

Pareils, pas pareils

Le titre de l’album est une dédicace. À tous les bâtards, offre Eddy. Dans la chanson Freaks (qui sonne un peu beaucoup comme Free, c’est voulu), il les distingue et les rassemble tout à la fois : « À tous les bizarres, les étranges, les bâtards / À tous les monstres, ceux qui dérangent, les mis-à-l’écart / À tous les parias, les exclus, sans égards / À tous les seuls, ceux dans leur chambre, toujours dans le noir ».

Ensemble, ils marchent, forts de leur nombre, pareils pas pareils mais dans le même mouvement, Eddy parmi eux ET en figure de proue. « Moi je ne marche plus à l’ombre / J’ai mis dans les magazines / Toutes mes tares et qu’on se le dise / Je compte encore m’en servir / Les remettre dehors, que ça brille… »

Je ne veux pas dire des choses futiles. Je veux que les mots aient un poids, que ça parle de moi, oui, mais pas en circuit fermé, j’ai une tribune pour dire comment je vis dans une société qui bouge, et je l’utilise.

 

Le verbe, plus que jamais habile, inspiré, maîtrisé, cible autrement. Le regard d’Eddy est désormais le plus souvent tourné vers les autres, qu’il revisite sa banlieue (Créteil soleil) ou brosse des portraits : le chanteur de Bateaux-mouches qui rappelle l’Aznavour de J’me voyais déjà ; la Rose Tati contemporaine de Piaf qui « a mis des fleurs dans tout Paris ».

Celui qui n’était « personne », pas dupe d’être devenu « quelqu’un », veut que ça serve. « Je ne veux pas dire des choses futiles. Je veux que les mots aient un poids, que ça parle de moi, oui, mais pas en circuit fermé, j’ai une tribune pour dire comment je vis dans une société qui bouge, et je l’utilise. »

Dis, dites, disons !

Au-delà du titre, plusieurs chansons prennent carrément les gens à partie, au singulier comme au pluriel. « Dis-moi si tu vas bien / En ces temps qui grondent / Dis-moi si tu te tiens / Aux branches des rêves qui fondent », demande-t-il dans Neige en août, comme s’il parlait à chacun en particulier. « Je me parle à moi-même aussi… », relativise-t-il. Dans La fronde, il parle au plus grand nombre :« Dites au monde qu’on a trop compté nos morts / Dites-leur que nous n’avons maintenant plus peur ». Il y a une saine résolution dans ce nous. Une sorte d’appel.

« J’ai l’impression qu’une nouvelle génération se lève, a envie de passer au-dessus de tout un tas de galères, de catastrophes, de politiques. On nous dit trop souvent qu’on serait une génération tuée, abattue par toutes ces choses anxiogènes, alors que non, je crois qu’on va en sortir plus fort. La chanson sert à signaler ça, pour moi c’est un cri de ralliement nécessaire. » La dernière chanson de l’album, Tout vivre, oppose « toujours les mêmes excès » au désir de « dire des choses incr / Et pour la première fois / Laisser le temps vaincre ». L’époque a besoin d’ambition.

Et Eddy d’ajouter : « Je veux me servir de cette tribune / Comme si c’était la toute dernière ». Qui sait, en effet, s’il y aura d’autres occasions ? « Voilà, je ne sais pas. C’est ça, pour moi, le travail de l’artiste. C’est dire : on ne sait pas de quoi demain sera fait, mais on y va. »

Il y va, tout Eddy, avec ses doutes. « Et maintenant me revoilà / Avec le deuxième dans les bras / Faites bien des écoutes d’avance / Le troisième j’y arriverai peut-être pas », chante-t-il dans Quelqu’un. Ça veut au moins dire qu’il essaiera. Vraiment. On ne peut pas demander plus.

 

À tous les bâtards

Eddy De Pretto, Universal Dès le 26 mars