Les nouvelles boîtes à outils des orchestres canadiens

Ina Fassbender Agence France-Presse

Une étude menée par Orchestres Canada à l’automne 2020 et dévoilée ce mois-ci conclut que 84 % des orchestres du pays sont « passés au numérique » pendant la pandémie. Au-delà de l’adoption de cet outil dans leur panoplie quels sont les enseignements pandémiques utiles pour le futur ? Le Devoir a enquêté auprès d’interlocuteurs que l’on entend peu souvent.

Le numérique en pandémie a favorisé les « petits », pense Taras Kulish, directeur général de l’Orchestre classique de Montréal (OCM) : « Cela a ouvert la fenêtre pour faire parler de nous », alors que des « gros », comme l’OSM, étaient plutôt en opération de préservation de territoire à ses yeux : « Notre nom a circulé à Québec ou à Trois-Rivières, ce qui ne serait jamais arrivé. »

Cité dans le communiqué d’Orchestres Canada, où la directrice de l’organisme, Katherine Carleton, se dit « renversée par l’éventail d’orchestres qui ont adopté la saisie et le partage de contenu numérique », Taras Kulish y avance que la « pandémie a ouvert la porte du numérique à tous ».

Le numérique à l’état d’ambition

Ouvrir la porte à tous ? C’est aller vite en besogne aux yeux de la cheffe Dina Gilbert. L’ancienne assistante de Kent Nagano est à la tête à la fois de l’Orchestre symphonique de l’Estuaire à Rimouski et du Symphonique de Kamloops en Colombie-Britannique. Son expérience québécoise fait écho à la frustration de nombreux acteurs du milieu musical sur le fossé entre les effets d’annonces ministérielles et la réalité du terrain.

Le programme québécois Ambition numérique s’est hâté d’accorder 1 million au Théâtre Jean-Duceppe, 700 000 $ à l’Opéra de Montréal (trois diffusions, dont une de 2014 et une de 2017), ainsi que 500 000 $ à la SAT et 800 000 $ à Yoop. Mais après, les autres ont attendu et, vue de Rimouski, la pilule passe moyennement : « Alors qu’un orchestre régional n’a pas les mêmes ressources humaines, nous avons passé beaucoup de temps à déposer un projet en règle pour juillet-août. La conférence de presse disait que l’argent viendrait rapidement. Mais la réponse est venue très tard et on a eu zéro. » En zone orange, le Symphonique de l’Estuaire a pu présenter, en novembre et décembre, deux concerts devant public, captés en vidéo par une équipe locale… pour archives !

Alors qu’un orchestre régional n’a pas les mêmes ressources humaines, nous avons passé beaucoup de temps à déposer un projet en règle pour juillet-août. La conférence de presse disait que l’argent viendrait rapidement. Mais la réponse est venue très tard et on a eu zéro.

Les autres problèmes sont fondamentaux et cruciaux : « Il y a une aide sur les pertes de billetterie, mais pour les orchestres régionaux, ce sont nos coûts de production — hébergement, impossibilité de covoiturage — qui ont explosé. » En conséquence, en avril 2021, « les musiciens seront rémunérés pour un concert qui n’aura pas lieu ».

À Kamloops, la transition a pu se faire. « Les règles ont été les mêmes depuis les débuts de la pandémie. Il était donc plus facile de planifier. Le virage numérique était donc obligatoire. Nous avons enregistré des captations avec des équipes locales. » Dina Gilbert, qui a multiplié les projets visuellement créatifs, retient que « ceux qui regardent les captations depuis les débuts aiment voir l’interaction et les émotions de l’intérieur de l’orchestre, regardent souvent le concert plus d’une fois et aiment la flexibilité horaire ». Dina Gilbert voit coexister virtuel et réel après la pandémie afin de toucher plus de publics.

La consœur de Dina Gilbert, Mélanie Leonard, œuvre à Sudbury en Ontario. « Peu importe la structure de l’orchestre, au niveau de l’essence de la crise nous avons été face à un choc d’une amplitude similaire et, pour une fois, avons eu à affronter les mêmes défis », analyse-t-elle. L’approche a ensuite « différé en fonction des structures, des moyens et du rapport à nos communautés ».

Après l’annulation de sa saison, l’équipe de Sudbury a développé des stratégies qui pourront devenir desoffres artistiques parallèles quand les choses rentreront dans l’ordre. « Comme notre noyau de musiciens professionnels permanents résidant à Sudbury [par opposition aux musiciens à la pige] est un quatuor, nous avons mis sur pied l’été dernier un programme de concerts privés chez les gens, initiative extrêmement bien reçue qui nous a rapprochés du public. »

À l’automne, n’ayant pas accès à sa salle, Mélanie Leonard et ses musiciens ont investi un cinéma indépendant. Elle travaille désormais à des concerts numériques « Live in your Living Room » et des concerts « pop-up », de micro-événements surprises visant à stimuler une fréquentation plus assidue des réseaux sociaux de l’orchestre et une interaction plus grande avec un auditoire qu’elle nourrit de suggestions musicales : les découvertes des #WildWednesdays et les détentes des #FinallyFriday. Pour la reprise, elle compte garder une saison de musique de chambre en parallèle de la saison symphonique.

Le numérique à l’état de réalisation

L’Orchestre classique de Montréal se targue d’un élargissement de son auditoire à l’étranger, notamment grâce au Messie vu par 3000 spectateurs dans 10 pays. « C’est lié à nos promotions sur les réseaux sociaux, qui permettent de choisir les villes, régions et pays où on veut promouvoir la webdiffusion. »

La conclusion est évidente : le phénomène peut orienter les propositions artistiques. En amont d’une tournée sud-américaine, divers programmes sud-américains donnés à Montréal pourraient augmenter la notoriété de l’ensemble auprès du futur public. « Il faudra voir comment cela va continuer, car lorsque les salles vont rouvrir, la demande va tomber », s’inquiète cependant Taras Kulish.

Konstantine Kurelias, directeur des communications de l’Orchestre symphonique et du Winspear Centre à Edmonton, a contribué à piloter cette semaine un concert webdiffusé, retransmis à Halifax devant un public physique. « Notre violon solo Robert Uchida occupait ce poste en Nouvelle-Écosse avant de venir à Edmonton. C’était intéressant d’expérimenter ce choc des différences entre les provinces : avoir un auditoire à Halifax alors que c’est illusoire à Edmonton. »

L’Orchestre d’Edmonton enregistre deux concerts par mois rendus disponibles aux abonnés à sa « scène virtuelle ». Certains programmes sont vendus à la pièce, comme un concert de musiques d’Hollywood, qui, à 25 $ le concert, a eu des spectateurs de l’étranger.

La Scène virtuelle est la grande réussite de l’Orchestre symphonique de Vancouver (VSO), initiative louangée par ses pairs lors de l’enquête. Le vice-président du marketing et des ventes, Neil Middleton, nous explique la décision de tourner le dos au « pay per view » au profit d’un système d’abonnement.

« Il était clair d’emblée que nos autorités sanitaires allaient être strictes et que nous n’aurions pas de concerts pour longtemps. Pour employer nos musiciens et rester en lien avec notre public, il fallait enregistrer tout au long de l’année. » Vancouver a creusé le modèle berlinois : celui d’un abonnement donnant accès à l’ensemble d’un contenu.

« C’est aussi le modèle de Netflix et de ses concurrents », précise M. Middleton. Le VSO, divisé en deux, travaille par périodes de deux semaines. « Cela permet des quarantaines tout en emmagasinant deux sessions par semaine, soit 40 programmes par an. Quand nous avons réalisé que nous pourrions générer cette offre, le modèle par souscription s’est imposé. »

La plateforme a été lancée le 15 septembre avec des programmes hebdomadaires au coût annuel de 130 $, un prix calqué sur les Netflix et consorts. « Au début, les clients étaient nos abonnés qui souscrivaient pour nous soutenir. Puis, quand le contenu a commencé à sortir, avec des bandes-annonces, nous avons glané un nouveau public. » L’orchestre revendique 4000 abonnés. « Sachant que ce sont des couples, cela nous fait 8000 spectateurs, ce qui dépasse de loin nos prévisions. »

Désormais, les clients viennent aussi pour des programmes précis, comme celui en hommage au Mois de l’histoire des Noirs. « Ces clients en provenance d’Ontario, du Québec et d’ailleurs achètent des accès de 7 ou 30 jours. »

Maintenant que le modèle fonctionne, le VSO pense à l’adage berlinois voulant que la clientèle, « ce sont les acheteurs de disques, les collectionneurs, les aficionados ». « Notre opportunité est de reconstruire le monde de la diffusion au Canada. Nous avions, il y a 30 ou 40 ans, une pléthore de diffusions sur Radio-Canada et CBC, et même à la télévision. Reconstruisons nous-même ce système. » On sent que l’idée serait même de rallier d’autres orchestres, d’autant que le nom « TheConcertHall.ca » s’y prête. Le défi deviendrait alors la monétisation et la répartition de la manne. Chaque institution aurait-elle une chaîne dans un grand portail ? Pourrait-on s’abonner à la vie musicale canadienne au complet ?

Le futur est à créer.

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