Ce qui vaut la peine de Joseph

L’atmosphère musicale du disque est intrinsèquement liée à sa méthode de composition s’appuyant sur les accordages alternatifs («open tuning»), abonde l’as guitariste. «Souvent, lorsque je me lance dans un nouveau projet d’écriture, ça part beaucoup de ma guitare, mon instrument de base.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’atmosphère musicale du disque est intrinsèquement liée à sa méthode de composition s’appuyant sur les accordages alternatifs («open tuning»), abonde l’as guitariste. «Souvent, lorsque je me lance dans un nouveau projet d’écriture, ça part beaucoup de ma guitare, mon instrument de base.»

« J’aime les musiques de début et de fin du monde », confie le compositeur et guitariste émérite Joseph Mihalcean qui, sur son premier album de chansons, revient sur deux années marquées par le deuil et les questionnements qu’il suscite en nous. « La disparition de ma mère, il y a un an et demi, fut pour moi le moment de comprendre que ces choses-là se passent, vraiment. On dirait qu’on le sait que ça arrive, mais on ne le comprend pas tant qu’on ne le vit pas. » La mort, la disparition, le temps qui passe donnent un souffle doux à ce mélancolique et raffiné premier album solo.

L'album «Joseph Mihalcean»

C’est ce qui rend l’émotion si immédiate sur Joseph Mihalcean, l’album de l’artiste éponyme : on ressent le lien entre la mère et son fils, et le privilège que ce dernier a eu, confie-t-il, « d’avoir pu lui dire au revoir comme il le faut. Je n’avais pas vraiment vécu beaucoup de deuils dans ma vie avant, c’est ce qui m’a inspiré à aborder ce thème. Aussi, je suis d’emblée attiré par les musiques nostalgiques — les films et la littérature comme ça, aussi. Ce truc un peu existentialiste qu’on peut trouver dans l’art — je ne suis absolument pas quelqu’un de religieux, mais je suis attiré par les musiques spirituelles. Elles t’amènent dans ce moment de réflexion où le temps s’arrête ».

Le jeu de guitare tout en finesse est familier aux amateurs de musique québécoise, d’abord sous son véritable nom : Joseph Marchand, complice de Pierre Lapointe, Ariane Moffatt, Safia Nolin, Maude Audet, on en passe. Avec son ex-copine Émilie Laforest, il a fondé le groupe Forêt, mais constate qu’il y a une « immense différence entre être un duo et se lancer en solo. Se retrouver seul, c’est un défi, et ça me fait voir autrement les gens que j’aide dans leur propre processus de création ».

Au fil des ans, Joseph Mihalcean a appris à trouver le sien, délaissant graduellement le rôle d’accompagnateur pour embrasser celui de compositeur, de musique à l’image d’abord (celles des téléséries Le dernier felquisteet Écrivain public, notamment), et aujourd’hui d’auteur-compositeur-interprète. C’est une première expérience en tant que chanteur, explique-t-il, et « j’ai dû trouver ma voix. Ce projet, je le vois comme un essai ».

Et comme une seule œuvre de 26 minutes, découpée en dix segments. Variations sur guitare acoustique, parsemées de couplets davantage que de refrains, suivant un fil harmonique lumineux et envoûtant. Sur les plans musicaux et thématiques, l’album Joseph Mihalcean évoque le magnifique album Carrie Lowell (2015) de Sufjan Stevens, imprégné de nostalgie, mais surtout des précieux souvenirs d’un être cher disparu.

Se dérouter pour perdre ses repères

L’atmosphère musicale du disque est intrinsèquement liée à sa méthode de composition s’appuyant sur les accordages alternatifs (open tuning), abonde l’as guitariste. « Souvent, lorsque je me lance dans un nouveau projet d’écriture, ça part beaucoup de ma guitare, mon instrument de base. Je me pose une espèce de piège : je la désaccorde. Je mets des notes sur les cordes qui ne sont pas censées y être — plein de guitaristes font ça aussi, mais pour moi, ça sert de point de départ du processus de composition. »

« Le truc, c’est qu’avec une guitare accordée “naturellement”, je retombe dans des habitudes, précise le musicien. Plein de détails qui me viennent tout seuls, comme si mes mains allaient d’instinct se placer sur le manche. Commencer à composer en open tuning, c’est me piéger moi-même : j’ai plus tendance à jouer ce que j’entends, et non avec le réflexe mécanique de quelqu’un qui a joué très longtemps d’un instrument. » La méthode donne aussi une direction harmonique et mélodique distincte au projet, en raison justement de cette manière différente d’accorder la guitare. « L’idée est de me placer dans un contexte de création déroutant, où je perds mes repères. J’ai le sentiment que ça m’amène sur des chemins que je n’ai peut-être encore jamais pris. »

Composé avant la pandémie mais enregistré durant celle-ci, avec les précieux coups de main des amis Philippe Brault (coréalisateur avec Mihalcean de l’album), François Lafontaine et de sa fille Simone Marchand, à la flûte traversière, ce premier album solo est « le début pour moi d’un projet hybride, estime le musicien. Je me vois devenir de plus en plus comme un compositeur d’abord. La musique que je fais est très personnelle, mais je ne vais pas dans une zone où je voudrais que les gens s’intéressent à moi et à ma vie, comme c’est le cas pour certaines personnes avec qui j’ai travaillé — c’est super, l’échange, le contact avec le public, mais moi, je me vois plus comme un gars qui compose de la musique et qui la sort ».

« Je suis conscient que ce que j’ai fait est quand même quelque chose d’assez niché, il n’y a pas de refrains accrocheurs et tout le truc, poursuit Joseph. Et je me sens un peu mis à nu vis-à-vis tout ça, dans le sens où j’ai un peu le sentiment de l’imposteur » en lançant un premier album de chansons si intimes, sous son vrai nom. « Ça m’a pris du temps à trouver, je ne sais pas… À trouver que ça valait la peine. À trouver quelque chose à dire, finalement. Quelque chose de pertinent pour moi. »

 

Joseph Mihalcean

Joseph Mihalcean, Costume Records