Le chef d’orchestre James Levine meurt à l’âge de 77 ans

Avec son épaisse chevelure bouclée, ses lunettes cerclées de métal, son style expressif et sa personnalité extravertie, James Levine s’était imposé comme l’une des figures les plus reconnaissables du monde de la musique classique.
Photo: Michael Dwyer Archives Associated Press Avec son épaisse chevelure bouclée, ses lunettes cerclées de métal, son style expressif et sa personnalité extravertie, James Levine s’était imposé comme l’une des figures les plus reconnaissables du monde de la musique classique.

Le chef d’orchestre James Levine est décédé, à 77 ans, un peu plus de trois ans après un scandale d’abus sexuels qui a mis fin à sa carrière, ternie après 40 ans à la direction musicale du Metropolitan Opera de New York. La nouvelle de sa mort « de causes naturelles » le 9 mars à Palm Springs en Californie, a été confirmée mercredi par son médecin, le Dr Len Horovitz.

Qui pleurera, ce jeudi matin, la mort de James Levine ? Il y a cinq ans encore, pour tout le monde musical il était « Jimmy ». Très malade et diminué, il s’accrochait à ses fonctions au Metropolitan Opera. Car la santé chancelante de James Levine est un feuilleton des 20 dernières années. Lorsqu’il renonça à la direction musicale du Symphonique de Boston en 2011, il avait subi quatre interventions chirurgicales en cinq ans : opération à l’épaule, deux opérations au dos, ablation d’un rein. À cela s’ajoutait une maladie de Parkinson de plus en plus envahissante.

Plus de 2500 fois sur le podium

Même au Metropolitan Opera, ses apparitions sur le podium, en fauteuil roulant, étaient plus qu’épisodiques. Tout en le nommant chef émérite, l’institution installera finalement Yannick Nézet-Séguin à son poste le 2 juin 2016, une initiative salutaire quand surviendra le scandale, en décembre 2017 après la publication de témoignages l’accusant d’abus sexuels dans le New York Times et le New York Post. Les deux quotidiens évoquaient le cas d’un homme, Ashok Pai, accusant le chef d’orchestre d’attouchements à partir de 1985, alors qu’il n’avait que 15 ans, jusqu’en 1993.

Le Met se dissociera finalement le 12 mars 2018 de son chef mythique. Yannick Nézet-Séguin prendra ses fonctions la même année. Levine poursuivra l’institution pour rupture de contrat et diffamation à hauteur de 5,8 millions de dollars, litige qui se réglera hors cour en août 2019. Le jour où les allégations mirent fin à la carrière de James Levine, il venait de diriger le Requiem de Verdi, sa 2577e prestation pour le Met.

Pleurera-t-on, ce jeudi matin, la mort de Jimmy ? Né en 1943 à Cincinnati, élève de la Juilliard School, assistant de George Szell à Cleveland, Jimmy le prodige dirige son premier opéra au Met, Tosca, avec Grace Bumbry et Franco Corelli, à 28 ans, en devient le chef principal en 1973, le directeur musical en 1976, un rôle étendu à la direction artistique en 1986.

Jimmy a redonné le lustre au Metropolitan Opera qu’il a incarné pendant quatre décennies. Avec plus de 2500 représentations, il est évidemment le chef qui a le plus dirigé cette institution depuis sa création en 1880. De Jimmy, Peter Gelb, directeur du Met, déclarait en 2011 : « Il est l’un des plus grands artistes de tous les temps. Il a créé l’un des plus grands orchestres de l’histoire moderne. Il est peut-être l’un des plus grands chefs d’orchestre d’opéra qui ait jamais vécu. »

Au-delà du Met, un signe fort indiquait son éminence musicale : sa désignation, en 1999, à la succession de Sergiu Celibidache au Philharmonique de Munich. Personne ne pouvait succéder à la légende Celibidache. Et pourtant Jimmy le fit brillamment. Le choix des Munichois était très conscient et prémédité : « C’est vous. Ce doit être vous, car vous avez un point commun très important avec Celibidache : vos répétitions. Vous travaillez de telle manière que même si l’interprétation vous est propre nous savons nous en accommoder. » (Répertoire, octobre 2000)

Le dilemme

Musicalement, Levine était assez largement incompris et sous-estimé. Là que se pose la question la plus passionnante de l’héritage, sur deux points.

L’aspect musical d’abord. D’un côté Levine est largement ravalé au rang de « chef d’opéra », alors qu’il a été autant actif dans la sphère symphonique. Jauger le legs opératique est une opération souvent délicate, car Levine, comme d’autres artistes notables (et Yannick Nézet-Séguin en est l’exemple le plus flagrant), était un « work in progress » ambulant, se remettant sans cesse en question. Il en va ainsi des enregistrements du Ring, de Wagner, captés beaucoup trop tôt selon lui, mais de la plupart de ses disques. « Je n’aime pas grand-chose dans le cycle Berlioz-Berlin », me disait-il en octobre 2000 dans l’entrevue précitée. « Il s’agit d’un concept, d’une “idée d’enregistrement”, mais ce n’est pas “leur musique” : il faut travailler très dur pour ne pas aller foncièrement très loin. » Jimmy refusera d’enregistrer pour DG avec le Philharmonique de Berlin La damnation de Faust, son œuvre fétiche entre toutes. Il voulait la mûrir encore, éviter des chœurs allemands et la graver avec le Met. Il devait retrouver sa partition chérie en janvier 2021 à Florence. Mais ses multiples maladies et la pandémie n’auront pas permis ces retrouvailles.

Mais intervient évidemment l’aspect moral. Il embrasse les oreilles de l’auditeur de l’immense Première de Brahms gravée à Vienne par Jimmy pour DG, comme les yeux du lecteur de Louis-Ferdinand Céline ou du spectateur de J’accuse de Roman Polanski. Peut-on en jouir, en sachant ce que James Levine a fait ?

Mais qui savait et quoi ? En août 2019, un article du New York Times faisait état d’une lettre d’Anthony A. Bliss, directeur général du Met, à un membre de son conseil d’administration datant de 1979 à la suite d’interrogations sur des allégations anonymes visant James Levine. Se référant explicitement à des « “rumeurs calomnieuses” circulant depuis des mois », Anthony A. Bliss indiquait qu’il n’avait « aucune connaissance d’activités criminelles de la part de M. Levine ». Rien ne s’est passé. Aucun document postérieur n’a par ailleurs refait surface avant la plainte formelle déposée en 2016 par Ashok Pai, suivi par d’autres accusateurs.

Personne n’avait donc connaissance et 38 ans de bons et loyaux services subséquents nous laissent un legs musical. Sommes-nous à blâmer de le juger important ?

Avec l’Agence France-Presse

À voir en vidéo