Yves Desrosiers sur les routes de l’espéranto

Le résultat de l’album «Nokta ŝoforo» — «chauffeur de nuit» en espéranto — est une fresque. Avec des motifs mélodiques remarquables. Ce n’est pas simplement un album instrumental «d’ambiance», comme Yves Desrosiers le précise. «Ça va quelque part.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le résultat de l’album «Nokta ŝoforo» — «chauffeur de nuit» en espéranto — est une fresque. Avec des motifs mélodiques remarquables. Ce n’est pas simplement un album instrumental «d’ambiance», comme Yves Desrosiers le précise. «Ça va quelque part.»

Ce dessin de pochette !Une guitare sinueuse, le manche qui s’éloigne en direction d’on ne sait où. Les cordes en forme de rails qui charrient une sorte de monolithe rapiécé. Le véhicule de musique d’Yves Desrosiers, imaginé en mille traits fins par l’illustrateur et bédéiste Bruno Rouyère. Impossible pour l’auteur de ces lignes de ne pas faire le lien. La première rencontre avec Desrosiers remonte à 1989, à l’époque où il était parmi Les Taches, groupe surf-rock-garage du pionnier Alain Karon. L’entrevue parut dans Continuum, le journal étudiant de l’Université de Montréal… illustrée par Bruno Rouyère, alors caricaturiste attitré.

L'album «Nokta ŝoforo» d'Yves Desrosiers

C’était il y a 32 ans. À son bout de fil, Yves Desrosiers réagit, moitié rire, moitié soupir. « Après trente, on arrête de compter, on dit qu’on se connaît depuis toujours… » Pour cet album qui s’intitule Nokta ŝoforo — c’est de l’espéranto, pour « chauffeur de nuit » —, le baroudeur a retrouvé quelques-uns de ses fidèles compagnons de route : Francis Covan, Didier Dumoutier. Son fils Victor (Tremblay comme dans Mara, Desrosiers comme dans Yves) a 25 ans, le rythme dans le sang, formidable batteur. « Quand il était petit, Mara jouait avec Olivier Langevin et la gang du Lac, fallait voir Victor, il swinguait tellement de la tête, ça pouvait pas faire autrement. »

À Ben la réalisation

Un jeune ami et sa tout aussi jeune compagne sont aussi du voyage, nommément Ben Morier et Lisa LeBlanc. « C’est un chum, Benoît, il a été mon coloc. Quand Lisa et lui viennent à Montréal, ils habitent chez moi. » Si l’album existe, c’est parce qu’Yves a investi Ben d’une mission : la réalisation de Nokta ŝoforo, première création personnelle d’Yves en huit ans, depuis Bordel de tête. Desrosiers, réalisateur plus que réputé (depuis La sale affaire de Jean Leloup jusqu’à Lhasa et La Llorona, parmi plein d’autres), n’avait jamais lâché les boutons et les leviers.

« C’est très voulu. J’ai dit à Benoit : “Tu fais le mix, tout, jusqu’au bout. Moi, je sais comment je ferais, mais là, justement, je veux pas le savoir.” » Grand rire content. « Ça a fonctionné, je pense. C’est ma musique, mais dans son espace. Il n’entendait pas les instruments à la même place que moi. Par exemple, ma guitare classique, j’avais tendance à la camoufler, et lui, c’est le contraire, on l’entend vraiment bien. Au début, j’ai sursauté, mais en même temps, c’était tout l’intérêt de l’affaire. Me dégêner. Aller en avant et aller de l’avant. »

Faut faire attention de ne pas manquer la sortie… Sans farce, c’est arrivé à ma blonde, en écoutant un rough des pièces.  

 

Le résultat est une fresque. Avec des motifs mélodiques remarquables. Ce n’est pas simplement un album instrumental « d’ambiance », comme Yves le précise. « Ça va quelque part. » On pense à Chris Rea, à Morricone bien sûr, mais aussi à King Crimson et… à Mike Oldfield. « Dans Krepusco, il y a le motif, en boucle, et puis des variantes, et des instruments qui s’ajoutent peu à peu, ça m’a ramené à un trip de jeunesse, c’est très Mike Oldfield. Lulkanto ĉe kamionhaltejo, pour moi c’est très frippien. Je suis rappelé que ça faisait partie de moi, ça aussi, en plus du côté gipsy, de tout ce qu’on a pu connaître de moi. Le côté “plus musicien”, comme on disait pour décrire ces Britanniques très très experts dans leur affaire. »

L’album de l’espoir

Guitares vastes, rugueuses souvent, infiniment douces également, remplissent le panorama sans le surcharger. On est loin de la tempête de sons. « C’est vrai, à part Portledge motelo, qui est plus rock, qui fait penser à la musique qui jouerait dans le bar d’un motel où il y a toujours trois personnes, un qui passe, un qui reste, et une serveuse. On s’est lâchés un peu là-dedans, Ben et moi. » Il n’en demeure pas moins que Nokta ŝoforo, « album de routier », propose un voyage… paisible. « Faut faire attention de ne pas manquer la sortie… Sans farce, c’est arrivé à ma blonde, en écoutant un rough des pièces. »

Paisible comme dans « paix ». D’où l’espéranto. Note d’espoir. Ce n’est pas pour rien que Trefflé Mercier a traduit en espéranto les titres des chansons, et le texte de Noktaj pensoj, la seule pièce chantée, où les collaborateurs sont plus nombreux : musique composée avec Louis-Philippe Gingras, chœurs de Geneviève Toupin. « C’est un geste. Ça fait quatre mois que j’apprends l’espéranto. C’est ma façon d’aller vers les autres, avec une musique que j’espère être la plus universelle possible. »

C’est le chemin commun, ou mieux encore, la grande intersection des chemins. « On était déjà pas mal tout seuls dans nos petites affaires, mais depuis la pandémie, je pense que l’humain n’a jamais été autant replié sur lui-même, occupé à éviter les autres, par la force des choses. »

L’album est là pour nous accompagner sur le chemin du retour. Pour rêver du moment où on pourra rouler partout. « C’est notre pari. En le sortant maintenant, il peut être un peu utile. Il mène à un lieu de rencontre, mon lieu de rencontre par excellence : la scène. Je pense qu’on s’en va là. Je pense que la musique mène là. On en a besoin. »

 

Nokta ŝoforo

Yves Desrosiers, Impresaria/Audiogram. En magasin le 19 mars. En spectacle virtuel au Lion D’or le 18 mars, en présence à Gatineau, le 19, à Sherbrooke le 20 et au Grand théâtre de Québec le 21.