Le son non genré des Shirley

L’attitude de Raphaëlle Chouinard, Lisandre Bourdages et Sarah Dion est indéniablement moderne, même si les références musicales appartiennent à des époques révolues.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’attitude de Raphaëlle Chouinard, Lisandre Bourdages et Sarah Dion est indéniablement moderne, même si les références musicales appartiennent à des époques révolues.

Le rock and roll, c’est dans sa nature, a horreur du vide. « C’est vrai que notre style musical n’est plus vraiment sous les projecteurs », reconnaît Raphaëlle Chouinard, guitariste, chanteuse et parolière du power trio Les Shirley. À lui de lui redonner une place. « Ces dernières années, on a vu le retour de l’électro pop, le rap a pris son essor, mais nous, on avait envie de ramener ce son rock. C’est notre but : embrasser nos influences du passé, mais pour en faire quelque chose de nouveau. » Baissez le toit ouvrant, ouvrez les fenêtres, car avec sa dégaine rock-pop-punk, l’album Forever Is Now nous rapproche du printemps.

L’attitude de Raphaëlle et de ses amies, Sarah Dion à la basse et Lisandre Bourdages à la batterie, est indéniablement moderne, même si les références musicales appartiennent à des époques révolues. Il y a chez Les Shirley l’électricité juvénile de The Who, les guitares toniques du rock classique des années 1970, les riffs hyperactifs du pop punk des années 1990, celui de Green Day ou de Blink-182 par exemple, qui a biberonné les trois musiciennes.

L'album «Forever Is Now» des Shirley

Est-ce alors par paresse que, d’instinct, on sera d’abord portés à comparer le son des Shirley à celui des Go-Go’s ? Les pommes avec les pommes, les bands de filles avec les bands de filles ? « T’es pas le premier à nous le dire, dit Raphaëlle. C’est vrai qu’on n’est pas obligé de toujours nous comparer à des bands de filles — le son n’a pas de genre, la musique n’a pas de sexe ; c’est ça, le langage universel de la musique. »

D’autant, ajoute la musicienne, qu’elle « n’a pas vraiment écouté les Go-Go’s », mythique groupe punk/new wave californien tout féminin, lui aussi doué pour les refrains pop accrocheurs. « J’ai surtout tripé sur le grunge, sur Hole, Smashing Pumpkins. J’ai tripé sur The Breeders, ce genre de groupe weird des années 1990, puis sur les Blink-182 et Sum 41, les premiers bands qu’on copiait lorsqu’on montait nos premiers groupes au secondaire, en faisant des reprises parce qu’on ne savait pas encore comment composer des chansons comme du monde. »

Elles ont fini par y arriver, de toute évidence. Il y a neuf chansons originales sur leur premier album, de parfaites petites bombes rock accrocheuses, quelquefois très hargneuses, comme Trigger, la plus punk du lot, avec son pont rappelant Rage Against The Machine, qui met en scène l’attentat contre J.F.K. du point de vue de son assassin, Lee Harvey Oswald. « Je me suis rendu compte que pendant longtemps, ce qui inspirait mes textes, c’étaient les peines d’amour », explique Raphaëlle qui, avant de s’investir dans Les Shirley, pilotait un projet électropop nommé Syzzors, en plus d’accompagner sur scène Zoo Baby et Robert Robert — Lisandre et Sarah, quant à elles, font partie du groupe punk Nobro.

« Ce qui m’inspirait, c’étaient les émotions fortes, les montagnes russes, raconte Raphaëlle. Mais on dirait que, depuis qu’on a lancé Les Shirley, je me laisse plus guider vers d’autres thèmes, et ça me fait du bien. C’est le premier projet dans lequel j’ai l’impression de sortir d’un carcan », comme sur 23, inspirée des circonstances du décès de l’acteur River Phoenix, sur le trottoir à l’entrée d’un bar de Los Angeles, en 1993. « En sortant du bar, il aurait cru voir un flash et aurait dit : “Ah non, pas un paparazzi !” Ç’aurait été ses dernières paroles… »

Une chanson sort du lot : la ballade Pick Up the Phone, mettant en vedette la voix de Pascale Picard. Une bonne chanson en soi, mais comme un corps étranger avec ses guitares acoustiques, après le tourbillon punk rock baveux qui la précède. Raphaëlle Chouinard explique : « Tu vois ces bands comme Green Day et les autres de la même époque ? Ils avaient tous un genre de ballade acoustique sur leurs disques. De Green Day, on pense à Time of Your Life ; de Rise Against !, on pense à Swing Life Away. Même Blink-182 avait Miss You, une chanson assez douce. Nous aussi, nous voulions notre ballade épique ! »

La présence de Pascale s’explique d’abord par les contacts créés pendant l’enregistrement de l’album, entre janvier et juillet 2020 : avec Simon Kearney, mais aussi avec Marc Chartrain, conjoint de Picard, qui a coréalisé l’album. Mais surtout, il y a le respect que Les Shirley ont pour elle : « Pascale, à mon avis, est une pionnière, fait valoir Raphaëlle. Une francophone qui chantait en anglais au Québec et qui a réussi à percer à l’international, pour nous, ça voulait dire : “Wow, c’est possible ! Nous aussi, on peut le faire !” Elle est une inspiration pour nous, sans compter que, plus jeunes, on l’écoutait religieusement — son premier album [My, Myself & Us, 2007], avec la chanson Gate 22 ! Lorsqu’on l’a reçue en studio, on ne savait pas trop où ça s’en irait, mais en trois heures on avait une toune. Ça a cliqué. »

 

Forever Is Now

Les Shirley. À paraître vendredi.