Au concert pour réapprendre à être ensemble

«Un orchestre est un tableau visible d’une démocratie en train de fonctionner, où des individus, des talents de divers horizons décident de travailler ensemble, exprime Kent Nagano. Nous allons au concert en partie parce que nous nous identifions à cela. Pour une société démocratique, la vie de concert est comme un consensus.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Un orchestre est un tableau visible d’une démocratie en train de fonctionner, où des individus, des talents de divers horizons décident de travailler ensemble, exprime Kent Nagano. Nous allons au concert en partie parce que nous nous identifions à cela. Pour une société démocratique, la vie de concert est comme un consensus.»

Qu’est-ce qui attend la communauté musicale, les orchestres symphoniques, maisons d’opéra et festivals après la pandémie, quand la population sera vaccinée ? Kent Nagano, chef d’orchestre international, Matias Tarnopolsky, président-directeur général de l’Orchestre de Philadelphie, et Xavier Roy, directeur du Festival de Lanaudière se sont penchés avec Le Devoir sur les paradigmes d’une possible nouvelle normalité.

« La question est dure et fondamentale : l’humanité a-t-elle besoin de culture ou non ? » Kent Nagano a déjà fait part de son optimisme pour le futur de la musique classique. Mais une question le taraude : « Partout dans le monde, on se demande si les leaders ont une oreille et une compréhension pour la culture ; s’ils savent ce que c’est, ce que cela veut dire, si c’est important. » Pour le chef, « il faut croire que la plupart des gens vont voir que le côté matériel est important, mais qu’on a besoin de plus ».

« Un orchestre est un tableau visible d’une démocratie en train de fonctionner, où des individus, des talents de divers horizons décident de travailler ensemble, poursuit Kent Nagano. Nous allons au concert en partie parce que nous nous identifions à cela. Pour une société démocratique, la vie de concert est comme un consensus. »

La crise a multiplié le coffre à outils permettant à la musique classique — orchestres, opéras, festivals — d’évoluer. Il va falloir être créatifs et audacieux, mais tout est en place pour que cela fonctionne.

 

En abordant ce sujet, Le Devoir pensait évoquer les affres des institutions face à une possible désertification des centres-villes, le défi d’occuper des musiciens pendant 46 semaines ou la nécessité de pérenniser des structures symphoniques de 100 instrumentistes. Mais les discussions ont révélé un tout autre fil conducteur : l’identification. « Avant la multiplication des contenus en ligne, l’orchestre symphonique, la maison d’opéra étaient la fenêtre d’une ville sur l’excellence artistique. Maintenant, avec la multiplication des contenus, les orchestres symphoniques doivent être plus spécifiques que génériques et s’adresser à leur communauté », avance Xavier Roy.

Des réflexions déjà engagées sur la déconnexion des institutions culturelles par rapport aux grandes questions de société ont été accélérées par la pandémie, poursuit le directeur du Festival de Lanaudière. « On a vu comment le monde symphonique a été brassé par le mouvement Black Lives Matter. Plusieurs orchestres ou opéras ont désormais des vice-présidents en diversité et inclusion. Que veut dire, localement, l’excellence artistique ? Est-ce celle désignée aux XVIIIe et XIXe siècles par des hommes blancs ou un concept qui évolue dans le temps, avec l’évolution de la société ? » résume M. Roy, tout en rappelant qu’en 2018, le conseil municipal de Toronto a coupé dans les subventions de son orchestre parce que son conseild’administration n’était pas assez représentatif de la diversité culturelle.

Photo: Jeff Fusco Matias Tarnopolsky, p.-d.g. de l’Orchestre de Philadelphie

Les mots de Matias Tarnopolsky font directement écho à cela. L’année écoulée inspire trois mots au p.-d.g. de l’Orchestre de Philadelphie : « créativité, flexibilité, collaboration ». « Yannick [Nézet-Séguin] et moi avons veillé à ce que tout ce que fait l’orchestre ait un sens musical et sociétal par rapport à la communauté. » Balados, concerts scolaires, concerts diffusés sur une plateforme numérique, l’Orchestre de Philadelphie a élargi son auditoire mais a aussi repensé son offre, surtout dans la foulée de Black Lives Matter. « Il y a une programmation plus inclusive. Nous avons découvert beaucoup de musiques. Avec Yannick et toute l’équipe, nous nous encourageons mutuellement à être le plus créatifs possible. Malgré la douleur, c’est une période très stimulante », dit Matias Tarnopolsky.

Ce dernier voit trois changements décisifs : « La scène numérique va rester ; les nouveaux auditoires, on veut les garder ; il faut collaborer et créer. » Il voit l’arrivée du public en salle comme une « évolution naturelle », car il pense que « les gens veulent être ensemble ».

Implosion et nouveaux outils

Kent Nagano se pose davantage de questions quant aux inconnues à lever : « Beaucoup de monde fait face à des problèmes existentiels. La psychologie va jouer un rôle. Le traumatisme va-t-il durer, amener d’autres priorités ? » Ces questions se posent des deux côtés. « Les musiciens travailleurs autonomes ont souffert terriblement partout dans le monde : au regard de notre civilisation, ce sont les troubadours qui souffrent ! » Certains ont abandonné leur carrière. Et les mélomanes ? « Vont-ils être à l’aise dans un opéra bondé ? » demande le chef émérite de l’OSM.

Malgré « une grande foi » en l’avenir, le maestro anticipe une longue transition. « Quoi qu’il arrive tout de suite après la pandémie, ce ne sera qu’une partie du processus de redéfinition. Il faut poser des questions et réfléchir à la pertinence de la musique et l’adaptation de nos institutions à communiquer cette pertinence. »

C’est probablement tout un brassage qui s’amorce, confirme Xavier Roy : « La question de l’achalandage est importante, mais si on prend un pas de recul, les grandes institutions adhèrent depuis longtemps à un modèle d’affaires assez statique reposant sur la formule de l’abonnement et sont de plus en plus dépendantes de la philanthropie. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Xavier Roy, directeur du Festival de Lanaudière

Xavier Roy rappelle la théorie de la fatalité des coûts croissants (1966) des économistes William Baumol et William Bowen. « Ils avaient créé une controverse en disant que les grandes institutions étaient un des rares secteurs de la société où l’amélioration technologique permettait assez peu d’économies d’échelle alors que les coûts allaient augmenter plus vite que les revenus. » Avant la COVID, la philanthropie prenait une place de plus en plus grande et pesait sur l’offre, « les institutions étant tiraillées entre l’envie de proposer une offre plus éclatée et la nécessité de plaire aux donateurs, principale clientèle en matière de revenus, au profil plus conservateur ».

Kent Nagano parie désormais sur une explosion de la créativité. « Les Canadiens Matthew Ricketts, Samy Moussa, plusieurs autres : l’Américain Sean Shepherd, l’Écossaise Helen Grime, la Turque Aziza Sadikova, Rodolphe Bruneau-Boulmier et Alex Nantes, en France, donnent de l’espoir. »

Avant de voir dans la post-pandémie un défi entraînant des risques majeurs de réductions d’échelle (de concerts, de cachets, de taille des orchestres), nos interlocuteurs évoquent tous des occasions, dont celle de se poser toutes les questions. « Connecter la musique et les publics de toutes les manières possibles était une chose parfois un peu passive. C’est devenu beaucoup plus actif », consent Matias Tarnopolsky.

Philadelphie a vendu 30 % de billets de concerts numériques hors de la ville. Le pouvoir du numérique bien employé, Xavier Roy l’a vu au Dallas Opera. « Ils n’avaient pas une banque suffisante de productions d’opéras pour webdiffusion. Alors ils se sont dit : “Si on ne peut pas être la NBA, soyons ESPN”. En d’autres termes : “Si on n’a pas les matchs de basket, soyons la chaîne spécialisée qui parle des matchs de basket”. Ils ont donc développé des contenus spécialisés sur les coulisses de l’opéra et sont devenus l’organisme qui, aux États-Unis, a le mieux tiré profit de la crise. Leurs 15 millions de visionnements ont attiré des commanditaires et de nouvelles sources de revenus. »

La COVID a même « créé certains modèles », nous dit M. Roy. « Il est apparu une fenêtre d’opportunité entre la vente de billets et la philanthropie, que peu d’organismes ont explorée. Pour embaucher leurs musiciens et être en constante conversation avec leur public, des orchestres ont développé des séries de conférences, des cours d’appréciation. Des maisons d’opéra ont promu des chanteurs en coachs de respiration. Cela amène le public à payer plus qu’un vrai billet et à développer une relation privilégiée avec l’institution et ses membres. L’institution génère des revenus supplémentaires récurrents et peut embaucher. »

Pour Xavier Roy, « la crise a multiplié le coffre à outils permettant à la musique classique — orchestres, opéras, festivals — d’évoluer. Il va falloir être créatifs et audacieux, mais tout est en place pour que cela fonctionne ».Kent Nagano se fie à la force de l’Histoire : « C’est un moment très intéressant comme on n’en a pas eu depuis 100 ans. »

 

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