Astor Piazzolla, le centenaire d’un inventeur de musique

Le 11 mars 1921 naissait, à Mar del Plata, Astor Piazzolla, le compositeur argentin qui a révolutionné le tango dans la seconde moitié du XXe siècle. À sa mort, en 1992 à Buenos Aires, il était devenu une icône planétaire, appréciée de tous les milieux, notamment le milieu classique, créateur du Grand tango pour Mstislav Rostropovitch et de Five Tango Sensations pour le Quatuor Kronos.

« — Je voulais fuir la nostalgie de laquelle se nourrissent les vieux tangos. Je voulais fuir parce que je considère que le tango exprime le passé.

— Ne pensez-vous pas que le tango a droit à un avenir ? Commencez par penser qu’être tanguero n’est pas un péché mortel. »

Cet échange, de 1954 ou 1955, est relaté dans le livre de Lazaro Droznes Astor et Nadia. La rencontre d’Astor Piazzolla et Nadia Boulanger qui a changé le tango.

Photo: Alicia D’Amico CC — Libro «Grandes Maestros de la fotografia argentina» Bagó Astor Piazzolla en 1975

La révélation

Piazzolla, à Paris, a déjà 33 ans. Il veut mettre son passé derrière lui. Le passé d’un enfant attiré par le jazz et fasciné par Jean-Sébastien Bach qui s’est vu offrir un bandonéon plutôt que des patins à roulettes quand il était petit. Astor devient bandonéoniste, joue dans des orchestres pour lesquels il écrit des arrangements.

« Fatigué de tout, j’ai cru que mon destin musical était la musique classique », résume-t-il. Après des cours avec Alberto Ginastera, il participe à des concours de composition, dont celui qui lui vaut le sésame, en 1954, pour aller étudier avec « Mademoiselle », la mythique Nadia Boulanger, amie de Stravinski et de Ravel, qui a formé Copland, Bernstein et tant d’autres.

« Je me demande où est Piazzolla. Ici vous ressemblez à Stravinski, là à Bartók ou à Ravel. Je ne vous trouve pas dans vos partitions. Jouez-moi un tango composé par vous », dit Nadia.

À cet instant, Astor n’a pas touché un bandonéon depuis cinq ans. « Astor joue. Nadia prise par l’émotion se lève hypnotisée et bouge. […] Elle prend les mains d’Astor qui sont encore sur le bandonéon : J’ai l’intuition qu’ici on pourrait trouver le vrai Piazzolla. […] Astor regarde la photo de Stravinski au mur et dit : être un musicien populaire ne m’intéresse pas », lit-on dans l’ouvrage de Lazaro Droznes.

Nadia Boulanger avait vu Bartók utiliser le folklore hongrois, Manuel de Falla anoblir la musique espagnole et Gershwin, le jazz. Elle convainc Piazzolla qu’il peut en faire de même avec le tango. Pris de folie créatrice, Piazzolla, révélé à lui-même, forgera un genre : le « tango nuevo ».

Le dur retour

À son retour au pays, en 1957, la révolution musicale, incarnée par son Orquesta de Cuerdas y Octeto Buenos Aires, passe mal et se heurte à l’opposition des traditionalistes qui l’accusent de trahir le « dos por cuatro », base rythmique du tango. Les deux camps en viennent aux mains et les concerts sont rendus quasi impossibles. Astor Piazzolla part prendre l’air aux États-Unis.

Il revient en 1960 et fonde le Quinteto Tango Nuevo (bandonéon, violon, piano, guitare électrique, contrebasse), une formule gagnante qui lui inspirera notamment Adiós Nonino, en hommage à son père, et la fameuse série angélique (Introducción al ángel, Milonga del ángel, Muerte del ángel, Resurrección del ángel). En 1968, il écrira avec le poète Horacio Ferrer l’opéra-tango Maria de Buenos Aires.

Astor Piazzolla expérimentera dans diverses formes et formations, par exemple en ajoutant la batterie et des sons électroniques avec l’ensemble El Conjunto Electrónico dans les années 1970. Il renouera aussi avec le jazz.

Dans les années 1980, le milieu classique a adopté Piazzolla comme un « musicien classique argentin ». Le violoniste Gidon Kremer fait preuve d’un engagement forcené pour valoriser son œuvre. Arrangées et réunies en cycle, les Quatre saisons de Buenos Aires (Las cuatro estaciones porteñas) sont désormais fréquemment associées en disque à celles de Vivaldi, pour le meilleur (Kremer) ou le pire — la récente version d’Arabella Steinbacher chez Pentatone, qui a l’air de réinventer l’eau tiède.

Replonger Piazzolla dans l’univers classique, c’est aussi réarranger instrumentalement sa musique, ce qui peut se faire avec style et goût, comme dans le récent disque magique du saxophoniste Marco Albonetti chez Chandos, ou de manière, hélas majoritairement, pédante et erratique, comme dans Tango in the Night à paraître chez Orchid ou le terrifiant Tango concertante de l’Arde Trio, à venir chez Ars.

Le renversant CD au piano d’Arthur Moreira-Lima est devenu introuvable, mais les disques de Gidon Kremer sont tous recommandables et nous avons accès évidemment à la discographie de Piazzolla lui-même, par exemple Tango Zero Hour enregistré dans d’excellentes conditions par Nonesuch.