Dans la maison du Bell Orchestre

L’emploi du temps des six musiciens de Bell Orchestre est un casse-tête, mais l’esprit libre et joyeusement chaotique a fini par leur manquer.
Nick Bostick L’emploi du temps des six musiciens de Bell Orchestre est un casse-tête, mais l’esprit libre et joyeusement chaotique a fini par leur manquer.

Le compositeur et bassiste montréalais Richard Reed Parry a cette expression pour expliquer comment un orchestre de six musiciens peut mettre douze ans avant de lancer un nouvel album : la « tour based reality », la réalité basée sur la tournée bouffant du temps avec un appétit démesuré. Sans concerts à donner depuis un an, autant dire que ses collègues et lui existent dans une réalité alternative depuis le début de la crise sanitaire. « Et tu sais quoi ? Ça fait du bien », confesse le cofondateur de l’ensemble post-rock Bell Orchestre, qui s’apprête à lancer, le 19 mars prochain, son troisième album, House Music.

« Si tu ne t’investis que dans un seul projet, la vie de musicien devient plus simple à gérer, croit Parry. Mais si tu travailles avec plein de groupes, que tu mènes plusieurs projets de front, en plus de composer pour ton propre projet solo, tout d’un coup, la vie d’un musicien devient beaucoup plus aléatoire. En fait, lorsque tu t’engages dans un projet, tu ne sais jamais où ça peut mener ; par exemple, si ton groupe obtient du succès, tout d’un coup tu n’aurais plus de domicile fixe pendant des mois. »

Il en sait évidemment quelque chose, Richard, membre fondateur d’Arcade Fire ayant mené en parallèle sa propre carrière solo, en plus de composer pour le cinéma. Idem pour les collègues du Bell Orchestre : la violoniste Sarah Neufeld, elle aussi acoquinée avec Arcade Fire, lancera un nouvel album solo le 14 mai. Le guitariste Michael Feuerstack présentera aussi le 19 mars un nouveau recueil de chanson folk tendre et intimiste (Harmonize the Moon, très beau), alors que les trois autres membres du Bell Orchestre, Pietro Amato au cor français, Kaveh Nabatian à la trompette et Stefan Schneider à la batterie, sont tous occupés par différents projets.

Bref, l’emploi du temps de ces six musiciens provoque un casse-tête organisationnel. L’esprit libre et joyeusement chaotique du Bell Orchestre a fini par leur manquer, résume Parry. Ils ont réussi à trouver du temps pour aller s’enfermer chez Sarah Neufeld, dans l’État du Vermont, pour enregistrer House Music. Une petite bulle créative, six musiciens isolés pour trois longues sessions improvisées… qui se sont tenues avant la pandémie. « Drôle de coïncidence, hein ? En plus, j’avais toujours rêvé d’enregistrer dans ces conditions, avoir le luxe de pouvoir se trouver à ce moment, dans notre carrière, où on peut simplement s’installer dans une grande maison pour faire un album. »

Le résultat est épatant, la cohésion du groupe intacte, même après toutes ces années. Les passages furieux, les cuivres et les violons qui tonnent et se fondent ensuite dans un calme soutenu par quelques sonorités électroniques. Tout ce qu’on entend sur House Music est le fruit d’improvisations, certaines apparues à partir de brefs motifs mélodiques imaginés par Richard, « juste s’inventer ensemble un langage musical qui se tient […]. En réécoutant tout ça des mois plus tard, on a identifié les passages qui allaient former le socle d’un nouvel album ».

Le plus long fut de le sculpter à partir de ces bandes, d’assembler les passages pour former quelque chose de cohérent — un peu à l’image du travail de montage fait sur Bitches Brew, le classique jazz-fusion de Miles Davis, « un disque solide sur le plan de la conception et de la composition, mais tu l’entends que rien n’avait été vraiment répété avant l’enregistrement. […] Il y a une synergie incroyable dans ces passages improvisés, c’est là que la magie opère, comme si le fait de ne pas avoir prévu, discuté, pratiqué les pièces a donné naissance à ces moments. »

House Music devait connaître une spectaculaire vie sur scène : interprété avec orchestre en Hollande et en Allemagne juste avant la pandémie, il était prévu que Bell Orchestre l’offre avec l’Orchestre symphonique de Montréal, dirigé par le chef allemand André de Ridder : « On était tellement déçus que ç’ait été annulé ! Enfin, pas annulé, mais reporté. C’est la chance de pouvoir jouer l’album tel qu’on l’a conçu, mais avec un orchestre, ça nous demande d’être très précis, jouer le disque à la note près, et c’est vraiment cool. »

 

Il y a dix ans, le triomphe d’Arcade Fire

La présentation, dimanche, de la 63e remise des prix Grammy coïncide avec le 10e anniversaire du triomphe d’Arcade Fire sur l’une des plus importantes scènes musicales de la planète. « Wow, yeah… Quel moment incroyable, se remémore Richard Reed Parry. C’était une surprise pour nous tous, mais en même temps, nous avions un petit doute. […] En fait, l’organisation nous avait demandé de performer à deux reprises, durant le gala puis pour la clôture, et ça nous avait paru étrange. On se disait : ça sera weird si on ne gagne pas, d’avoir à jouer pendant le générique de fin, non ? » Arcade Fire avait interprété Month of May et Ready to Start, deux extraits de The Suburbs leur ayant valu le prix de l’Album de l’année. « Évidemment, nous étions déjà célèbres auprès d’un certain public, ici, à la maison, et à l’extérieur du Canada, mais nous n’avions pas encore une si grande notoriété — je me souviens de la phrase « Who the fuck is Arcade Fire ? » devenue virale sur le Web. Ce prix nous a permis de devenir plus visibles, plus importants, mais je ne crois pas qu’il ait eu un impact sur la trajectoire ou la direction artistique du groupe. »

«House Music», de Bell Orchestre, paraîtra le 19 mars sur étiquette Envision Records