Bashkirov, intraitable pianiste et pédagogue

Le pianiste russe Dmitri Bashkirov
Photo: Facebook / Dmitri Bashkirov Le pianiste russe Dmitri Bashkirov

Le pianiste russe Dmitri Bashkirov, mort dimanche à l’âge de 89 ans, était l’un des plus éminents pédagogues de ce dernier demi-siècle.

Comment définir Dmitri Bashkirov autrement que par le terme « lapidaire » ? « Impérieux » peut-être… Lorsqu’on l’écoute jouer Schubert dans le disque qu’Erato lui fit enregistrer en 1992, on a l’impression qu’il ne pourrait en être autrement. Nous sommes un peu loin du charme viennois, mais prisonniers d’une musique qui s’impose à nous.

On trouve des témoignages sonores de l’art de Bashkirov dans toutes les anthologies de grands pianistes russes. Il y joue Schubert, Bach, Prokofiev, Schumann, Brahms.

La passion d’enseigner

Bashkirov, dont on garde trace d’un passage au théâtre St-Denis à Montréal en 1961 avec un programme Schumann, Prokofiev, Debussy, était né trente ans plus tôt à Tbilissi, en Géorgie. Si vous trouvez un rapport entre le côté intraitable de l’art de Bashkirov et celui d’Elisso Virssaladze, que Yuli Turovsky avait eu la grandiose idée de faire venir à Montréal, sachez que Bashkirov eut trois maîtres : Alexandre Goldenweiser au Conservatoire de Moscou et, avant cela, sa propre grand-mère, ancienne élève de Xaver Scharwenka à Berlin, mais aussi, à Tbilissi, Anastasia Virssaladze, grand-mère d’Elisso.

Malgré son 1er prix au Concours Long-Thibaud en 1955, Bashkirov vit la vocation pour l’enseignement lui venir très tôt. Il commença à enseigner au Conservatoire de Moscou en 1957. Forte tête, assurément, il fut banni de voyages à l’étranger par les autorités soviétiques en 1980, ce qui brisa définitivement toute forme de carrière. Mikhaïl Gorbatchev leva cette interdiction en 1988, juste avant la chute du Mur, mais, en 1991, Bashkirov émigra pour diriger le département piano de l’École de musique Reine-Sofia de Madrid.

La pianiste Claire-Marie Le Guay a croisé la route de Bashkirov à l’âge de 17 ans en 3e cycle à Paris. « Je l’ai suivi ensuite lors de classes de maîtres en Espagne, en Italie, en Autriche, en Hongrie et au Portugal. J’ai travaillé avec lui avec une fascination pour son énergie, son exigence, la beauté incroyable de sa sonorité », a-t-elle confié au Devoir lundi.

Professeur de fer et grand-papa gâteau

L’homme qui arrivait avec une « histoire inquiétante qu’on admirait » était à ses yeux « un exemple incroyable de générosité dans l’enseignement » pour « l’énergie qu’il donnait à chaque élève et chaque instant ». « Il fallait tout de suite réaliser ce qu’il formulait. Et cette capacité à réagir développait une compréhension de la technique pianistique, de l’expression et de la manière de mobiliser son attention musicale. Après, c’était à chacun d’en faire son matériau. »

Pour Claire-Marie Le Guay, Bashkirov « apprenait à réaliser une idée ». « Au départ, c’était la sienne, mais après, on pouvait l’adapter à notre propre cheminement. » La pianiste, qui a connu le professeur de fer et le grand-papa gâteau avec les enfants de sa fille Elena Bashkirova et de son gendre Daniel Barenboim, relève que les élèves de Bashkirov ont des personnalités extrêmement différentes. Dmitri Bashkirov a ainsi formé Arcadi Volodos, Dang Thai Son, Boris Bloch, Peter Rösel, Dmitri Alexeev, Nikolaï Demidenko, Kirill Gerstein, Denis Kozhukhin, Eldar Nebolsin, David Kadouch et Jonathan Gilad, notamment.

Parmi les classes de maître accessibles sur YouTube, certaines donnent une bonne idée de l’éthique musicale de ce vrai personnage qui, selon une entrevue donnée en 2012, préférait « marquer ses étudiants à vie » plutôt que de « simplement les motiver le temps de leurs études ».