Marie Davidson & L’Oeil nu dans l’oeil de Denis Côté

La chanteuse Marie Davidson
Photo: Lou Scamble La chanteuse Marie Davidson

Lorsqu’est paru leur premier album, Renegade Breakdown, en septembre dernier, Marie Davidson, Pierre Guerineau et Asaël R. Robitaille caressaient encore l’espoir de faire un concert de lancement à Montréal, puis de partir en tournée. Ils se sont vite rendu compte que ce ne serait pas possible : « Puis, on a reçu des offres pour faire des concerts sur le Web, mais on n’était pas tellement intéressés… » avoue Pierre. Leur agent, Alexandre Lemieux, a alors eu une idée de génie : pourquoi pas un concert, filmé et réalisé par Denis Côté ? À mi-chemin entre le film d’art et la performance musicale, le déroutant Renegade Breakdown Live sera dévoilé le 11 mars.

Marie Davidson et les gars de L’Œil nu ne connaissaient pas personnellement Denis Côté, dont ils admirent toutefois le travail. Sur le plan artistique, estime Pierre Guerineau, « je ressens qu’on partage une affinité dans la liberté d’approche par rapport au média. Cette envie qu’il a d’essayer de nouvelles choses à chaque film, comme nous essayons de nouvelles choses à chaque album. J’ai toujours respecté et aimé sa liberté et son intuition. »

« On se ressemble un peu, sans se connaître tellement », convient Côté, qui reconnaît avoir été surpris par le virage plus pop et moins abrasif que prenaient Davidson et L’Œil nu dans ce premier album. En fait, il ne connaissait que le travail, très techno, de Marie en solo ou en duo avec Pierre, sous le nom d’Essaie Pas. C’est d’ailleurs cette idée, la performance techno « froide, machinale, à l’allemande », qui s’était implantée dans la tête de Côté, au moment d’accepter l’invitation d’Alexandre Lemieux.

« Alex habite Berlin et vient toujours voir mes films lorsque je vais les présenter à la Berlinale », dit le réalisateur fraîchement primé lors de la 71e édition de ce prestigieux festival pour son film « postpandémique », Hygiène sociale.

 
Photo: Lou Scamble Ensemble, ils ont développé le film à partir du concept de Denis Côté (à gauche), qui imaginait «une avalanche de blancheur et de fils électriques. Quelque chose de pharmaceutique, comme si on était dans un laboratoire», avec la technique et l’équipe de production à l’écran.

Plongée dans l’inconnu

La collaboration entre le réalisateur et les musiciens fut une plongée dans l’inconnu : non seulement le trio de musiciens n’est pas friand de concerts sur le Web, mais ils n’avaient même pas donné de concert ensemble depuis la sortie du disque lors du tournage du film, en novembre dernier. Côté, lui, n’avait jamais filmé de concert — « en fait, je ne fais pas de télévision, je ne fais pas de vidéoclips, je n’ai jamais fait de pub », dit le réalisateur. Même ses goûts musicaux sont éloignés du son de Davidson et L’Œil nu : « Je te le dis tout de suite, je suis un fan de métal extrême, depuis 35 ans. »

Le seul concert webdiffusé qu’il a regardé depuis le début de la crise sanitaire est celui d’un groupe de death metal nommé Asphyx : « Ils lançaient leur album et jouaient dans un bar vide, en Hollande. Je regardais un bandmétal qui “headbangait” sur une scène sans public, c’était pas mal déprimant. Moi aussi, les concerts me manquent ; alors, lorsqu’on m’a approché pour ça, je me suis dit : “Un groupe qui joue sans public, il faut que je donne quelque chose, que j’en fasse du cinéma.” »

Denis nous a dit : “Tout fait partie du film. Les techniciens, les figurants, l’équipement, le décor, tout.” Il y aura peut-être des accidents — les verrons-nous à l’écran ou pas, on ne le sait pas encore. Il y a beaucoup de place à l’erreur.

 

« On ne savait pas si ça allait marcher entre nous, commente Marie. On prenait une grosse chance, lui comme nous. Ça a cliqué. » Ensemble, ils ont développé le film à partir du concept de Côté, qui imaginait « une avalanche de blancheur et de fils électriques. Quelque chose de pharmaceutique, comme si on était dans un laboratoire », avec la technique et l’équipe de production à l’écran et qui, précise Marie, « prend une grande place dans le film ».

« Ce qui est drôle, enchaîne Pierre, c’est qu’en réfléchissant au concept, Denis et nous avions l’idée de ce grand cercle, la caméra qui fait un travelling à 360 degrés, à la Live at Pompeii », le film-spectacle culte de Pink Floyd paru en 1972. « Denis nous a dit : “Tout fait partie du film. Les techniciens, les figurants, l’équipement, le décor, tout.”. Il y aura peut-être des accidents — les verrons-nous à l’écran ou pas, on ne le sait pas encore. Il y a beaucoup de place à l’erreur. » Marie le coupe : « Ah oui ! Aussi, Denis ne voulait pas nous diriger. Il ne voulait même pas trop savoir ce qu’on allait jouer — il voulait garder l’élément d’improvisation, mais en même temps, il a bien orchestré le tournage. »

 
Photo: Lou Scamble Pierre Guerineau, membre de L’OEil nu

Une œuvre signée Côté

Selon Marie, le résultat ressemble à un mélange de théâtre, de film et de spectacle musical, tourné au Studio Notre-Dame du producteur Parce que Films. La musique, l’ordre dans lequel sont présentées les chansons de l’album Renegade Breakdown, sert de trame narrative à l’œuvre traversée par quelques moments que Denis Côté qualifie de « microfictions, où l’on quitte la performance pour aller filmer autre chose, une idée que je n’avais jamais vue dans une captation musicale et dans laquelle les musiciens ont embarqué ».

Denis Côté hésite à qualifier l’œuvre de film, alors que Marie assure que c’est bel et bien un film, « un film à propos d’un show de musique ». Quoi qu’il en soit, c’est assurément la plus singulière proposition musicale québécoise de l’ère des webdiffusions, la rencontre entre l’univers musical avant-gardiste de Marie Davidson et L’Œil nu et l’audace de Côté.

« C’est sûr qu’il y a un peu de mon ego dans ça », reconnaît le réalisateur, qui assure cependant avoir évité de « voler la vedette » aux sujets du film, Davidson, Guerineau et Robitaille. « C’est simple, je me suis dit : “Pourquoi je ferais une captation de showtraditionnelle ?” Je me suis dit que j’allais faire un film de Denis Côté et, si certains ne s’intéressent pas à la musique de Marie Davidson et L’Œil nu, j’aimerais qu’ils le regardent en attendant les surprises, parce qu’il yen a. Je voulais faire une captation de concert que tout le monde pourrait apprécier — le fan de death metal, le fan de jazz et le cinéphile. »

Marie Davidson & L’Oeil Nu – Renegade Breakdown Live

De Denis Côté, présenté le 11 mars sur la plateforme noonchorus.com