La revanche des compositrices romantiques

La «1re Symphonie» (1933) de Florence Beatrice Price, de Little Rock, en Arkansas, fut la première partition d’une femme noire jouée par un orchestre américain.
Photo: University of Arkansas Libraries Colorization by Olga Shirnina © Naxos Rights US, Inc. La «1re Symphonie» (1933) de Florence Beatrice Price, de Little Rock, en Arkansas, fut la première partition d’une femme noire jouée par un orchestre américain.

Petit à petit, l’industrie phonographique et des interprètes investis restituent aux pionnières de la composition la place qui leur est due dans l’histoire de la musique. Le Devoir se penche sur quelques redécouvertes récentes.

À l’occasion de la Journée internationale des femmes, la chaîne Mezzo déploie, le lundi 8 mars, une programmation spéciale consacrée à la « place nécessaire des femmes en musique ». C’est l’effigie de Mirga Grazinyte-Tyla, cheffe lituanienne promue par un véritable rouleau compresseur de relations publiques, qui sert à promouvoir cette journée. Telle pianiste y joue Rachmaninov, telle autre Beethoven. « Mirga » dirige Elgar ; Marin Alsop, Chostakovitch ; Elim Chan, Tchaïkovski ; et Ariane Matiakh se fait valoir dans Richard Strauss. Ne manque-t-il pas quelque chose dans cette croisade égalitaire ? Ah oui : pas une œuvre de femme n’est annoncée !

Mal entendu ?

Le ton du communiqué de Mezzo a quelque chose de gênant : « Solistes bien sûr, mais aussi cheffes, danseuses et chorégraphes, metteuses en scène d’opéra ou, chez les jazzwomen, chanteuses depuis toujours mais aussi saxophonistes, batteuses, bassistes, et même compositrices, la voix des femmes s’affirme chaque jour un peu plus. »

« Et même compositrices »… Pourtant, jusqu’à preuve du contraire, à la fin du XXe siècle, ce sont des compositrices telles que Kaija Saariaho ou Sofia Goubaïdoulina (sans parler de la pédagogue Nadia Boulanger) qui ont gagné une notoriété et une reconnaissance internationales majeures, bien plus que des cheffes de second rang telles que Marin Alsop, Claire Gibault ou Simone Young.

Quant à la scène actuelle, qui peut nier l’éminence d’Ana Sokolovic parmi nos créateurs d’ici ou de Missy Mazzoli sur la scène lyrique américaine ? D’ailleurs, l’Opéra de Los Angeles diffusera en continu (streaming), du 19 mars au 12 avril, Breaking the Waves, l’opéra de Mazzoli composé à partir du film de Lars von Trier.

Photo: Marylene Mey La compositrice Missy Mazzoli

Innocemment et involontairement, Mezzo, dans la présentation et la programmation de sa journée spéciale, démontre que le profond préjugé envers les compositrices demeure. Il est tout aussi fascinant de voir les femmes issues de la récente vague de promotion du talent féminin en matière de direction d’orchestre ignorer les œuvres des courageuses compositrices romantiques.

Pour l’instant, c’est Yannick Nézet-Séguin qui dirige des partitions de compositrices à Philadelphie (Louise Farrenc, Florence Price), à Montréal (Violet Archer) et bientôt à New York (Missy Mazzoli).

Au-delà du patronyme

L’histoire de la musique nous enseigne que Robert Schumann avait pour femme la pianiste virtuose et compositrice Clara Schumann et que Felix Mendelssohn avait une sœur (1805-1847) prénommée Fanny, épouse de Hensel, qui composait également.

En général, on s’en tient là. Première erreur. Un disque de l’Ensemble Nash paru chez Hyperion en mai 2020 nous le prouve. Riche d’enseignements, il regroupe un trio de Clara Schumann ainsi qu’un trio et un quatuor de Fanny Mendelssohn.

Photo: Domaine public Clara Wieck Schumann (1819 – 1896)

Clara fut nettement moins brimée que Fanny, mais toutes deux restèrent prisonnières des normes et contraintes de leur temps. Clara parce que, après son mariage, elle enchaîna huit grossesses, la maladie mentale de son mari, puis la défense et la promotion de son legs musical. Fanny parce que la pression familiale la cantonnait à la discrétion et qu’elle n’osa faire publier ses œuvres qu’un an avant sa mort.

Exemple type de l’air du temps : le compliment sans doute « suprême » du violoniste Joseph Joachim incrédule devant le fait « qu’une femme ait pu composer quelque chose d’aussi solide et sérieux », en parlant du trio de Clara.

À la pression extérieure s’ajoutait l’autocensure. Natasha Loges, dans le livret du CD Hyperion, évoque une note dans le journal intime de Clara (1839) disant qu’elle « avai[t] cru autrefois » avoir un certain talent créateur, mais qu’« une femme ne doit pas désirer composer ». Loges rappelle aussi que, si Fanny et Clara s’adonnaient à la mélodie et aux œuvres pour piano, c’est parce que « la musique de chambre pour cordes […] était avant tout un territoire masculin, parce que les instruments à cordes étaient considérés comme inappropriés pour les femmes. En outre, le côté expansif de la musique de chambre nécessitait un contrôle profond de la forme à grande échelle et du développement thématique que l’on n’associait pas aux femmes ».

Cette chape rend précieuse la parution du Concerto pour piano de Clara Schumann par Gabriela Montero et Alexander Shelley paru chez Analekta en 2020 (album Brahms, Robert et Clara Schumann), même s’il s’agit d’une composition d’adolescence, avant le choc de la vie bourgeoise et des conventions.

Second ordre

L’exemple de Fanny et de Clara permet de mieux comprendre le calvaire d’Emilie Mayer (1812-1883), grande révélation de 2020. Emilie Mayer composa huit symphonies et de la musique de chambre. Le cas Mayer est particulier, car cette élève de Carl Loewe, qui saluait son « talent béni des dieux », voulut faire de la composition son métier.

L’indépendance financière de cette jeune héritière fut la condition préalable de sa persévérance face aux conventions sociales. Malgré cela, ce qui l’a laminée est de s’être attaquée aux genres interdits. Comme l’a écrit le musicologue Bert Hagels à propos de ses compositions : « Indépendamment des preuves de leur efficacité […] le chemin de l’Olympe leur a été interdit dès le départ. » La chose est ici peu subtilement résumée : « Ce que peuvent atteindre des forces féminines, forces de second ordre, Emilie Mayer l’a conquis » (Flodoard Geyer, Berliner Musikzeitung).

Le moyen de museler un tel talent allait être cynique et infaillible. Malgré l’accueil favorable des musiciens et du public lors des concerts autofinancés, aucun des grands éditeurs de Berlin ou de Leipzig n’accepta de publier Emilie Mayer, la condamnant à l’oubli. Les Symphonies nos 1 et 2, qui font penser à Schubert, les quatuors avec piano, qui lorgnent vers Schumann, sont parus ces derniers mois. Deux fortes recommandations.

Rappelons ici aussi Hélène de Montgeroult (1764-1836), une pionnière tirée de l’oubli en 2017 par la pianiste Edna Stern. Hélène de Montgeroult avait un autre handicap à son époque : professeure au Conservatoire de Paris en 1795, où elle enseignait à de jeunes hommes, elle ne pouvait être nommée à cause de son état aristocratique. Pour Edna Stern, « Montgeroult est l’un des rares “compositeurs” passés du classicisme au romantisme en ayant le génie de pressentir l’idéal musical à venir ».

Parmi les porte-flambeaux, il faut aussi citer Florence Beatrice Price (1887-1953), de Little Rock, en Arkansas, dont la 1re Symphonie, en 1933, fut la première partition d’une femme noire jouée par un orchestre américain. Un disque Naxos paru en 2019 permet de découvrir cette 1re Symphonie et la 4e Symphonie de 1945, dont l’andante cantabile dénote l’influence de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorák. Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter, Yannick Nézet-Séguin a profité des remaniements de programmes liés à la COVID-19 pour diriger du Florence Price à Philadelphie.

Le chef en avait fait de même pour la grande symphoniste française Louise Farrenc (1804-1875), dont Naxos a parachevé en 2020 l’intégrale des symphonies sous la direction de Christoph König. Là aussi une très belle musique romantique du milieu du XIXe siècle, désormais facilement accessible.

Photo: Domaine public L’Anglaise Ethel Smyth (1858-1944)

Dernière redécouverte : l’Anglaise Ethel Smyth (1858-1944), première élève féminine du conservatoire de Leipzig, élève de Carl Reinecke, amie de Brahms et de Clara Schumann. Elle est un peu plus connue parce que, engagée dans le mouvement des suffragettes, elle composa March of the Women et fut condamnée à faire de la prison.

L’éditeur Chandos, qui a beaucoup fait pour Smyth, a publié en août 2020 The Prison (1930), une symphonie pour soprano, baryton, chœur et orchestre infiniment supérieure à plusieurs œuvres anglaises de renom. C’est la dernière grande création d’une compositrice que la surdité réduira au silence.

Clara Schumann, Fanny Mendelssohn, Emilie Mayer, Hélène de Montgeroult, Louise Farrenc, Florence Price et Ethel Smyth sont quelques exemples parmi d’autres. Ce sont surtout des pionnières qui se sont affirmées, non sans mal, contre l’air du temps, et pas à la faveur de celui-ci.

Références

C. Schumann et F. Mendelssohn : Trios, Hyperion, Hyperion CDA 68307

C. Schumann : Concerto piano, Analekta, 2 CD, AN 2 8877-8

Mayer : Symphonies nos 1 et 2, CPO 555 293-2

Mayer : Quatuors avec piano, CPO 555 094-2

Montgeroult : Oeuvres pour piano, Orchid ORC 100 063

Price : Symphonies nos 1 et 4, Naxos 8559 827

Farrenc : Symphonie no 1, Ouvertures, Naxos 8574 094

Farrenc : Symphonies nos 2 et 3, Naxos 8573 706

Smyth, The Prison, Chandos, CHSA 5279


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