Concert classique - Un Mahler militant

Cette recension aurait pu s'intituler «Mozart en t-shirts», puisque les musiciens de l'OSM manifestaient hier soir «leur exaspération» devant leur «présente situation» en abandonnant leur code vestimentaire au profit de t-shirts fort sayants, qui, au passage, leur ont permis de moins souffrir de la chaleur que Jacques Lacombe, qui, lui, endurait veste blanche, chemise et noeud papillon. Le mélomane ne pouvait qu'apprécier cette forme de protestation élégante qui ne lésait pas le public.

Mais «Mozart en t-shirts» n'aurait en rien reflété le contenu du concert, tant la partie mozartienne fut négligeable: une symphonie en forme d'ouverture à l'italienne (trois mouvements, vif-lent-vif, enchaînés) écrite à l'âge de 17 ans, totalement insignifiante, et deux airs chantés par Heidi Grant Murphy. Une chose continue de m'étonner: l'entêtement ici, quel que soit le chef d'ailleurs, de jouer une oeuvrette de Mozart (1773) avec un orchestre reposant sur plus de trente cordes! Lacombe a bien pensé à réduire son effectif... mais pour l'air des Noces (1786)! C'est à n'y rien comprendre.

De Madame Heidi Grant Murphy je n'ai pas envie de dire grand-chose. Le fait de voir cette chanteuse s'imposer sur les scènes d'Amérique du Nord en soprano «spécialiste» de la 4e de Mahler ne cesse de me surprendre: son timbre aigrelet, les trous incessants dans ses phrasés, le manque de bas-médium ont, musicalement, pour moi, l'attrait que peut exercer un plat de cornichons à l'aneth sur un gourmet épicurien. Elle chante Mozart à coup de petites touches et de sons enflés et désenflés. Le Mahler est encore pire que la dernière fois que j'avais eu à subir la dame (avec James Levine en Suisse): affection de pimbêche chantante, très loin de «l'expression tout à fait dépourvue de parodie» requise par Mahler.

Par contre, Jacques Lacombe mérite un grand coup de chapeau pour son Mahler qui ne s'en laisse pas compter et n'enfonce pas les portes ouvertes de la tradition. Il fait fi des dilemmes posés par la partition (voir notre édition d'hier) et opte pour une vision fraîche, simple et globalement optimiste, comme jadis Eduard van Beinum, dont l'exemple n'a guère été suivi. Les exemples sont multiples de la manière dont Lacombe balaie 50 ans de poussière. Je ne citerai que la fin, où tous les chefs ralentissent alors que Mahler ne le demande pas. Or, que cette fin est belle quand elle s'éteint doucement sur un flux rythmique tenu. Il reste maintenant, au sein de ce canevas, à rendre justice aux multiples indications d'esprit de Mahler: à ces «ruhevoll» (tranquillement), ces «hastig» (vif), ces «allmählich» (progressivement) dont est parsemée la partition. Sans nullement impliquer de concessions esthétiques, elles font la différence entre une interprétation vécue et touchante et un Mahler militant mais quelque peu désincarné.