Regard sur la pop théâtrale de Russell Louder

Russell Louder a enregistré une centaine de chansons au cours des cinq dernières années, mais n’en a retenu que neuf pour son album «Humor».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Russell Louder a enregistré une centaine de chansons au cours des cinq dernières années, mais n’en a retenu que neuf pour son album «Humor».

« J’aborde l’écriture de chansons de manière très cinématographique », explique Russell Louder, qui lançait vendredi dernier son premier album, Humor. « Je crée des personnages, j’imagine ce qui les motive et, à partir de ça, j’extrapole leurs histoires en m’accordant beaucoup de liberté. » De la centaine de chansons enregistrées par Russell ces cinq dernières années, les neuf retenues forment un disque vivifiant où la chanson pop de l’auteur, compositeur, réalisateur et interprète montréalais cherche autant à toucher qu’à faire danser.

« Je trouve ça un peu étrange que l’on parle de mon travail en disant que c’est de la musique électronique ; pour moi, c’est juste de la musique », poursuit Russell. « Je ne saurais même pas dire si ce que je fais colle à un genre musical ou non ; oui, j’utilise des instruments électroniques pour composer, avec des sons synthpop, mais je crois surtout que la musique électronique, ça sert à créer un moment. Je vois mon travail comme un paysage composé de plusieurs moments différents. »

Comme le faisait Laurie Anderson sur l’album Mister Heartbreak (1983), suggère le musicien. C’est un de ses albums préférés : « J’ai écouté ça des centaines de fois quand j’étais kid ! Ce disque, c’est comme une collection de petits moments. Pour moi, elle me racontait des histoires musicales sans mots, même s’il y a des mots partout » sur le fameux album de la poète et musicienne avant-gardiste new-yorkaise, de qui Russell a retenu cette manière presque théâtrale de chanter et de mettre en scène ses personnages imaginaires, dont les histoires sont en partie enrichies d’expériences personnelles. « J’ajoute de petits bouts de ma propre vie, mais les thèmes des chansons tournent autour de la découverte de soi-même et de ce qui se révèle à nous en chemin. »

Trouver sa voix

Ça fait quelques années déjà que son nom circule sur la scène musicale. Russell Louder, musicien originaire de l’Île-du-Prince-Édouard, aujourd’hui basé à Montréal comme son grand frère, Leon Louder, compositeur de musique à l’image qui a fait paraître quelques disques de musique électronique sous le nom de scène Vertigo Inc. « Quand j’avais 17 ans, j’étais venu le retrouver à Montréal pendant quelques mois ; il m’a engagé au noir pour effectuer quelques petites tâches en studio, raconte Russell. Je n’ai alors rien appris à propos de la production musicale, mais j’ai appris sur l’anatomie d’un studio, comment ça fonctionne, comment travailler certains logiciels, ça m’a aidé lorsque j’ai commencé à apprendre par moi-même. »

Autodidacte, Russell Louder a toutefois quelques bases de piano, de cor français, mais surtout de chant classique, et c’est cette dernière initiation à la théorie musicale qui frappe lorsqu’on découvre son travail : cette voix, affirmée, claironnante, qui colle étrangement bien à ses productions musicales synthpop. « Posséder une base en chant classique m’a beaucoup aidé, reconnaît Russell. Après le secondaire, j’avais cessé de chanter, pour un tas de raisons… Mais en 2015, quand j’ai enfin appris à composer la musique à l’ordinateur, j’ai recommencé à chanter. J’ai compris comment je voulais sonner, compris comment chanter pour me faire sentir bien, me trouver un style vocal à moi, à partir des techniques de chant que je connaissais. »

Influencé par l’italo-disco des années 1980, le son de Louder renvoie, accidentellement ou non, au vieux New Order, à Depeche Mode, aux Eurythmics, tout en donnant l’impression que les chansons pourraient aussi bien exister sur de simples accompagnements de piano ou de guitare folk, comme le suggère d’ailleurs la belle Lavender en fin d’album.

Russell Louder ne se formalise pas trop de lancer sa carrière en pleine pandémie : il fallait bien que l’album sorte un jour, dit-il, « et je crois que les gens ont faim de nouveauté, alors voilà. Maintenant, j’ai simplement hâte de pouvoir partir en tournée, mais pour ça, je ne m’en fais pas trop non plus — il y a des choses pas mal plus graves dans le monde en ce moment que de devoir attendre avant d’aller donner des concerts… »

Cela étant dit, Humor tombe pile en cette époque où la diversité et l’inclusion des personnes LGBTQ +, communauté à laquelle appartient Russell Louder, sont plus grandes. Où les artistes issus de ces communautés commencent enfin à bénéficier de l’attention qu’ils méritent — pensons à la regrettée compositrice électronique SOPHIE, couverte d’éloges à l’annonce de son décès subit le mois dernier, où encore aux victoires de la rappeuse et compositrice montréalaise Backxwash, qui lancera le 28 mai prochain son nouvel album, I Lie Here Buried.

« À l’évidence, Backxwash a créé une sorte de précédent ici, dit Russell Louder, et il y aura encore plus de précédents pour les artistes trans parce que les gens comprennent mieux ce qu’on vit. Cette conversation [sur la place des artistes trans dans la société] était difficile il y a cinq ans, mais elle l’est encore aujourd’hui, dans le sens où c’est difficile pour une personne trans de toujours devoir expliquer aux autres qui elle est, tu comprends ? C’est frustrant, à la fin… Mais les difficultés que je vis et celles que Backxwash vit sont quand même très différentes : moi, je suis blanc et je tends du côté masculin du spectre, alors que Backxwash est black et femme. Juste pour ça, elle fait face à tellement plus d’obstacles : le racisme, la misogynie dans l’industrie de la musique. »

 

À voir en vidéo

Humor

Russell Louder, paraît aujourd’hui sur étiquette Lisbon Lux Records