Tant de choses à dire (et à bien dire)

Pierre Huet n’a jamais travaillé aussi assidûment que durant la pandémie. Sur le feu, il a une comédie musicale, des biographies… et une jolie floraison de nouvelles chansons. Qui plus est, une série en baladodiffusion, «Paroles de Pierre Huet», est disponible sur QUB radio et Spotify.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pierre Huet n’a jamais travaillé aussi assidûment que durant la pandémie. Sur le feu, il a une comédie musicale, des biographies… et une jolie floraison de nouvelles chansons. Qui plus est, une série en baladodiffusion, «Paroles de Pierre Huet», est disponible sur QUB radio et Spotify.

Pierre Huet, parolier. On le dit enfin haut et fort : Pierre Huet, parolier. Immense parolier. Après les Jean-Pierre Ferland, Yvon Deschamps, Stéphane Venne et Clémence DesRochers, c’est lui que l’on trouve en haut de l’affiche de L’histoire de mes chansons. C’est le seul parolier et seulement parolier de la deuxième série de « spectacles-entretiens » consacrés aux auteurs de chansons, enregistrés sans public mais avec invités en performance et l’indispensable Monique Giroux en meneuse de jeu. Roch Voisine, Renée Martel et Serge Fiori ont aussi droit à leur soirée.

Enfin Pierre Huet, parolier ? Sur le site de La Boîtes aux paroles, une recherche mène à ce lien, au libellé plus que prometteur : « Toutes les paroles des chansons écrites par Pierre Huet ». La page obtenue contient, on a compté trois fois pour ne pas se tromper quant à l’énormité du chiffre chétif : 23 titres recensés. Les Beau Dommage d’office, une chanson interprétée par Éric Lapointe (Sans cœur) et, allez comprendre, Mot tresses, texte créé pour Dominica Merola. Et c’est ça qui est ça.

Rien de l’album Traversion d’Offenbach, où il a signé huit chansons sur les dix, même pas Mes blues passent pu dans’ porte, ni Je chante comme un coyote. Et que dalle de ses contributions aux disques des Paul Piché, Stephen Faulkner, Renée Martel, Roch Voisine, Pauline Julien, Geneviève Paris et une belle ribambelle d’autres. Manque aussi Le temps d’une dinde. Le parolier laisse échapper un petit rire à peine jaunâtre. « Ah ha, tiens donc ! On est bien peu de choses, mais il me semble que c’est un peu… peu. »

Je vais encore avoir l’air du faux modeste. Je pense que je raconte bien. Et je pense que des gens qui l’ignoraient s’en sont rendu compte.

On doit être plus proche de 150 titres répertoriés, à vue de mots. Méchant écart. L’intéressé, soumis à la question ordinaire et extraordinaire, avoue : il ne sait pas combien, exactement. Grosso modo non plus. « Ils doivent avoir ça à la SOCAN… » Ne pas trouver à son nom une page Wikipédia validée, exhaustive et détaillée a quelque chose de scandaleux, d’inique, d’injuste et de honteux, qui laisse sans voix et ne rime à rien de bon, non ? « J’aime dire que j’ai commencé au sommet, et que je n’ai jamais appelé personne dans l’espoir de placer une chanson, sauf une fois pour Renée Martel [la merveilleuse Je m’ennuie de toi]. Je ne me suis jamais occupé du destin commercial de mes créations, disons. »

À la différence d’un Delanoé, d’un Plamondon qui ont toujours pris le plus souverain soin de leur liste de titres de gloire et des colonnes de chiffres correspondantes, Pierre Huet n’a jamais eu le moindre réflexe de fabricant. Ceci explique peut-être cela. « Un jour, j’ai écrit à Charles Biddle, m’étant rappelé que j’avais écrit une chanson pour lui, et constaté que je n’avais pas d’exemplaire du disque… »

Qui d’autre s’en serait occupé ? Les historiens de la chanson ne sont pas légion au Québec. L’oubli menace, et le Dictionnaire de la musique populaire au Québec 1955-1992, ouvrage essentiel de Robert Thérien et Isabelle D’Amours, n’a pas été réédité ni mis à jour. « À part les suspects habituels [entendre : la liste A des immortelles pour Beau Dommage et Offenbach], mes autres chansons suscitaient invariablement le même étonnement : “C’est lui qui a écrit ça !” Eh oui ! J’ai sans doute servi ma cause, soit dit en toute humilité, ce qui est rare, en consacrant dans mon livre de souvenirs En 1967 tout était beau [paru en 2015 chez Québec Amérique] quelques chapitres à des chansons peu ou pas connues. Dont celle que Renée Martel m’a fait le plaisir et l’honneur d’enregistrer. »

Le plaisir de raconter

Le livre, une enfilade d’authentiques bijoux dans l’art de raconter, marque en effet le début d’une période de plus grande visibilité pour Huet. Au nom est accolée une photo, désormais. Sa présence aux événements célébrant Beau Dommage — réédition en coffret des vinyles, intronisation, dévoilement de murale — va désormais de soi. Ce qui n’est pas rien quand on a été longtemps le gars absent de la pochette. Très présent sur Facebook, où l’inépuisable conteur, le commentateur truculent et l’humoriste élégantissime à l’anglaise ont la part belle, l’ancien rédacteur en chef de Croc et le scripteur de Surprise sur prise et autres L’union fait la force n’hésite plus à occuper sa propre vitrine. De sorte que l’on pense plus que jamais à lui. « Je vais encore avoir l’air du faux modeste. Je pense que je raconte bien. Et je pense que des gens qui l’ignoraient s’en sont rendu compte. »

Il n’a jamais travaillé aussi assidûment que durant la pandémie. Sur le feu, il a une comédie musicale, des biographies… et une jolie floraison de nouvelles chansons. Qui plus est, une série en baladodiffusion, Paroles de Pierre Huet, est diffusée sur QUB radio et Spotify. Son épisode de L’histoire de mes chansons, où les Luc De Larochellière, Andrea Lindsay, Elliot Maginot, Joe Bocan et Marie Denise Pelletier le chantent, est nourrissant, brillant, drôle et touchant. Comme lui.

« J’ai découvert le plaisir d’écrire. Le plaisir du processus même. Ça m’aura pris seulement cinquante ans. J’ai toujours été content d’avoir écrit. Que ce soit fini. Je n’ai jamais eu hâte d’écrire. En plus, j’ai eu un très long blocage au niveau de l’écriture de chansons. Je n’étais plus capable d’écrire de la fiction en chanson. Le côté métier n’a pas été affecté, j’ai toujours écrit parce que c’est ça que je sais faire, surtout en humour. Le parolier est revenu tranquillement. Ça se force pas. »

Jubilation discrète au bout du fil. « J’ai de nouveaux comparses. Mes anciens, ou bien ils sont morts, ou bien, comme Michel Rivard ou Paul Piché, ils se débrouillent très bien sans moi. Je suis heureux et stimulé. Ça sort. Et je le dis. Et je me montre. » Avec sa barbe d’Hemingway de Villeray dans le beau portrait.

Auteur au sens (très) large

Auriez-vous pensé à Roch Voisine, vous, pour la deuxième série de L’histoire de mes chansons ? Bien sûr qu’il a écrit des paroles de chansons, et des bonnes. Renée Martel ? Oui, c’est bien elle qui adaptait en français les succès bien-aimés de ses années 1960 : à mon sens, Un amour qui ne veut pas mourir est infiniment plus réussie que l’originale de Delaney and Bonnie, même si Never Ending Song of Love dit passablement la même chose. Évidemment, Serge Fiori a écrit des lignes absolument mémorables et importantes, mais c’est le chanteur, le musicien, l’arrangeur, le mélodiste qui passent avant. Chaque choix est justifié, mais on cherche quand même dans cette programmation des artistes qui seraient des paroliers d’abord, à tout le moins des gens de paroles. Pierre Huet s’imposait, il y est, bravo. Mais où sont les Vigneault, Plamondon, Nelson Minville, Plume Latraverse, Luc De Larochellière, Jim Corcoran, voire un Stéphane Lafleur, un Fred Fortin ou une Mara Tremblay, dont l’expression chansonnière est si singulière ? On applaudit par définition cette belle place faite à la chanson et ses créateurs, et le concept de cette série est plus qu’heureux. Mais la liste de nos fortiches en rimes riches est aussi vaste que les occasions sont rares de les entendre. Parole aux paroliers, en premier.