Chef émérite de l’OSM, Kent Nagano voit poindre un âge d’or

Celui qui a occupé le poste de directeur musical de l’OSM de 2006 à 2020 doit enregistrer dans les prochains jours une série de concerts qui seront diffusés le mois prochain.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Celui qui a occupé le poste de directeur musical de l’OSM de 2006 à 2020 doit enregistrer dans les prochains jours une série de concerts qui seront diffusés le mois prochain.

Le conseil d’administration de l’Orchestre symphonique de Montréal a attribué mercredi le titre de « chef émérite » à son ancien directeur musical Kent Nagano. Il est, après Wilfrid Pelletier et Zubin Mehta, le troisième musicien à connaître cet honneur.

« Sous son égide, l’OSM s’est implanté encore plus solidement dans notre communauté », nouant des liens d’attachement réciproques avec Montréal et le Québec, a souligné dans une vidéo Lucien Bouchard, président du conseil d’administration. Ce dernier a mis en avant « l’excellence et la magnifique contribution » de maestro Nagano « au rayonnement de l’orchestre » pour justifier l’attribution de ce titre.

Joint par Le Devoir, Kent Nagano s’est dit ému de recevoir une nomination aussi « rare ». « Cela ne vient pas souvent dans l’histoire des orchestres. » À ses yeux, cet honneur « signale que la relation va continuer sur une base régulière » avec l’OSM, mais qu’elle se fera « sans plan ou tâches assignées ». « Cela officialise le fait que nous voulons continuer à avoir un lien. »

Bien que Zubin Mehta, qui a été directeur musical de l’OSM de 1960 à 1967, n’ait pas fait grand-chose de son titre de chef émérite, ayant laissé passer de très longues années avant de revenir à Montréal, M. Nagano laisse entendre qu’il a envie d’en faire meilleur usage. Mais il n’est pas le décisionnaire désormais.

Une lettre pour Rafael Payare

Kent Nagano se trouve présentement dans la métropole, en quarantaine. Celui qui a occupé le poste de directeur musical de l’OSM de 2006 à 2020 doit enregistrer dans les prochains jours une série de concerts qui seront diffusés le mois prochain.

M. Nagano confie par ailleurs ne pas avoir encore parlé avec son successeur, Rafael Payare. « Cela ne me viendrait pas à l’esprit d’essayer de partager, même sans le vouloir, des idées, des souhaits, des perspectives. C’est à maestro Payare de décider s’il veut avoir un input ou pas », explique-t-il.

Kent Nagano entend néanmoins se plier de gaieté de cœur à une tradition qui existe de l’autre côté de la frontière. « Vous savez, aux États-Unis, quand quelqu’un dans une position de leadership passe cette responsabilité à quelqu’un d’autre, il écrit une lettre privée, de manière vraiment personnelle, à son successeur. Je trouve que c’est formidable. Lorsque je partirai après ces semaines [à Montréal], je laisserai une lettre pour maestro ».

Prochainement, Kent Nagano dirigera la Kammermusik n° 1 de Hindemith, le Concerto pour orgue et timbales de Poulenc et la 2e Symphonie de Beethoven (diffusion le 9 mars), puis une association entre le Concerto pour piano et vents de Stravinski et l’arrangement pour cordes de Mahler de La jeune fille et la mort de Schubert (16 mars).

Le troisième concert fera se succéder, dans cet ordre, la Symphonie des Adieux de Haydn et la Symphonie n° 41 de Mozart, programme et ordre désormais symboliques. Kent Nagano ne dit pas « adieu » à Montréal et conclura ce concert sur de lumineux et cuivrés accords.

« Tous les programmes ont une référence indirecte à notre expérience de pandémie. Avec Haydn, le titre évoque pour nous tous les moments tragiques de perte ces derniers mois. Donc, le programme, c’est passer par l’au revoir et terminer par la brillance du do majeur, l’espoir, en sachant qu’il faut vivre parce que les choses vont continuer. »

Un vent d’optimisme

« Nous avons appris à accepter la patience et l’incertitude », analyse Kent Nagano à propos de ce « moment historique collectif ». « On fait les meilleurs plans, qui tombent tous à l’eau. Non seulement un plan B, mais des plans F, G et H, tellement l’avenir est instable. Ce n’est pas mal, collectivement, comme société, d’être confronté à l’idée de ne pas toujours tout prévoir. »

« Ce n’est pas forcément mauvais de questionner, de réfléchir, de réexaminer des approches, ajoute-t-il. Je suis 100 % convaincu de l’avenir de la musique classique. Il y a trop de signes d’optimisme : une génération de compositeurs avec des idées fraîches ; des jeunes musiciens qui intègrent les orchestres avec un niveau jamais vu auparavant ; la nouvelle génération de solistes, bouleversante. Il y aura une formidable musique écrite au XXIe siècle, qui va tirer notre tradition vers l’avenir. »

Kent Nagano a vu les contraintes du moment modeler une partition. Il avait passé une commande à Matthew Ricketts pour son orchestre à Hambourg. Avec les besoins de distanciation sur scène, il y avait deux possibilités : reporter la création sine die ou réorchestrer. Le compositeur canadien a réorchestré : « Son œuvre s’est cristallisée. Je me suis dit que c’était peut-être même mieux que l’original, tellement c’était transparent et efficace. Ricketts a profité de la nécessité pour pousser sa créativité à un niveau supérieur. »

Par contre, Kent Nagano s’interroge : « Les institutions seront-elles pareilles qu’avant ? » « On a vu pendant toute l’histoire de la musique et de l’opéra, de la fin du XVIIe siècle jusqu’à aujourd’hui, que le statu quo n’a jamais prévalu. Tout s’est toujours adapté, par exemple pendant la révolution industrielle, avec les progrès techniques. Beaucoup de gens disent que l’Internet est une autre révolution industrielle. Le statu quo d’il y a deux ans ne reviendra pas tout de suite, et il y a de grandes probabilités qu’il ne revienne jamais. On base cela sur l’Histoire, pas sur des sentiments. Regardez 1919 et la période d’expérimentations qui s’en est suivie… Je suis 100 % sûr que nous sommes devant un âge d’or de la musique classique. Mais pour les grandes institutions comme les opéras d’État ou le Metropolitan Opera, il faudra voir s’il y a des occasions pour de nouvelles impulsions, car le terrain social ne sera pas pareil. Des lendemains passionnants nous attendent. »

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