Alicia Deschênes, des chansons pour sortir du brouillard

Les chansons de l’album «Les mauvaises langues» parlent de mort, d’intimidation, de violence, sans ambages ni faux-fuyants. Mais tous les titres, presque sans exception, sont porteurs d’espoir. «C’est profondément moi, ça. Je ne peux pas m’empêcher de donner un peu de lumière», confie Alicia Deschênes.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Les chansons de l’album «Les mauvaises langues» parlent de mort, d’intimidation, de violence, sans ambages ni faux-fuyants. Mais tous les titres, presque sans exception, sont porteurs d’espoir. «C’est profondément moi, ça. Je ne peux pas m’empêcher de donner un peu de lumière», confie Alicia Deschênes.

C’est fort, une bonne chanson. C’est fait fort. Ça a de bons os. Ça tient pour ainsi dire tout seul. Impression indéniable à l’écoute du deuxième album d’Alicia Deschênes, intitulé Les mauvaises langues. Chanson après chanson, la mélodie, la voix, le propos, l’intention, l’émotion, tout est imbriqué pour durer. Qu’il s’agisse de Souviens-toi simplement, chanson de mort annoncée, d’alzheimer inexorable, ou d’Aurores, chanson de chansonnière confinée, en manque de scènes pour « vous entendre chanter », ça respire la bonne charpente de bois. Rien de compliqué, rien de tarabiscoté. Alicia Deschênes est une artiste nature. Du brut, sur un ton doux. Et des synthés.

L'album «Les mauvaises langues» d’Alicia Deschênes

Des synthés ? Oui, mais oui, des claviers en forme de claviers, qui ne font pas semblant d’être autre chose. C’est seulement au quatrième titre, Si tu savais, que l’on distingue un peu de picking acoustique. Le contraste avec le premier album, qui s’intitule Comme June aime Johnny, véritable drapeau hissé bien haut à la gloire de l’americana, ne pourrait pas être plus nettement signifié. Celle qui nomme les Lumineers, Springsteen et Ryan Adams dans ses remerciements nous propose bel et bien un disque électro.

Conjurer les doutes

Oui, tout le monde est surpris, y compris elle. « J’avais des doutes, j’ai encore des doutes, c’était une façon de les conjurer, de fesser fort tout de suite. La séquence des chansons s’est faite naturellement, à l’instinct avec Daran [de retour à la réalisation, aux arrangements et à l’essentiel de l’instrumentation], mais je dois bien constater qu’on a mis plus proche de la fin les chansons où il y a de l’acoustique avec de l’électro. Je pense qu’on voulait que ce soit clair. Dès Plus jamais, la première chanson, on comprend que c’est la même fille, mais avec un autre son. »

Autrement dit : on n’entend plus le bon bois, mais les sonorités machiniques continuent d’en dépendre. Force intrinsèque des airs, des rimes, du timbre. « Ce sont des enregistrements guitare-voix que j’ai envoyés à Daran. C’était durant le premier confinement, il était en Europe, moi chez mes parents, dans leur bulle, j’avais pas d’équipement, je lui envoyais des pistes de guitare au click [métronome numérique], directement au téléphone. Puis des pistes de voix. Il a travaillé à partir de ça. Mes squelettes. »

Pas gêné, le Jean-Jacques, sacré Daran : il a tout pris tel quel, et installé rythmes et ambiances autour et en dessous. « Mon approche à moi était minimaliste. Je n’ai pas été en studio. Je fermais la porte de ma chambre, j’allais dans le garde-robe, je pesais sur “record”, et c’est tout. Et c’est ce qu’il a gardé, c’est fou. Et le son qu’il est parvenu à créer à partir de presque rien, j’en reviens pas. » Du presque rien sur un vaste terrain de jeu.

Je pense que les chansons voulaient exister très fort. Et sans attendre. On n’a pas voulu retarder la sortie parce qu’il y a la pandémie. Au contraire. Je ne comprends pas pourquoi les artistes ou leurs gérants reportent les dates : c’est maintenant qu’on a besoin d’albums pour nous accompagner.

Comme quoi ça se peut. Un album intimiste, un album dans le placard, mais avec l’envergure que procurent les claviers. Strates de sons, extrapolations, imagination : faire beaucoup avec peu, c’est le plus beau défi. « Je pense que les chansons voulaient exister très fort. Et sans attendre. On n’a pas voulu retarder la sortie parce qu’il y a la pandémie. Au contraire. Je ne comprends pas pourquoi les artistes ou leurs gérants reportent les dates : c’est maintenant qu’on a besoin d’albums pour nous accompagner. Pour le reste, on est dans l’incertitude. Ce n’est pas en fonction d’une tournée, il n’y a pas de plan de match. »

L’album, comprend-on, c’est son geste, sa main tendue, sa sortie de la bulle, son moyen de communiquer. Sa voix est plus en avant dans le mixage, jamais noyée dans les claviers, encore plus présente qu’avant, alors que les guitares tenaient le haut du pavé. « C’est créé en confinement, mais c’est mû par une très grande volonté de rapprochement. »

Du fin fond du placard

Les chansons parlent de mort, d’intimidation, de violence, sans ambages ni faux-fuyants. « Toute ma vie j’ai enduré / Toute ma vie j’ai été bousculée / Par des gens qui ne connaissent rien de moi », chante Alicia dans la chanson-titre. Mais tous les titres, presque sans exception, sont porteurs d’espoir. « C’est profondément moi, ça. Je ne peux pas m’empêcher de donner un peu de lumière. » La chanson Sortir du brouillard a beau aligner les chutes, ici « tombée face contre terre encore », là « tombée du haut du ciel encore », celle qui se croyait vaincue ne l’est jamais complètement : « Ça prend du temps pour se relever. »

Photo: Francis Vachon Le Devoir La chanteuse Alicia Deschênes

« Je veux que les gens puissent vivre avec cet album, que ça puisse aider d’autres personnes comme ça m’a aidée, moi. Je pense qu’on crée dans l’espoir d’aller vers l’autre, de se rejoindre malgré tout, et parfois malgré soi. » Fut-ce du fin fond d’un placard avec une guitare, un téléphone portable et un complice à l’autre bout du monde.

« S’il y a quelqu’un qui prend l’appel, tout est possible. Je crois à ça. Quand j’écoute des vinyles [c’est-à-dire tout le temps : la suivre sur les réseaux sociaux, c’est aller avec elle à la découverte ininterrompue d’albums d’hier et d’aujourd’hui], je vais à la rencontre de quelqu’un. Et je pense que ce n’est pas un hasard si mes grands préférés, McCartney, Springsteen, ont lancé des albums en pleine pandémie. On veut tous se toucher, et la musique, c’est encore la façon la plus directe d’y arriver. »

Les mauvaises langues

Alicia Deschênes, Le mouvement des marées. Dès le 26 février.