Musique classique - La symphonie qui rend fou

Quel est le point commun entre Michael Tilson Thomas, Yannick Nézet-Séguin, Daniel Harding, Andrew Litton, James Levine, Willem van Otterloo, Riccardo Chailly, Bruno Walter, Kenneth Slowik et Jean-Claude Casadesus? Ils ont tous vu leur vision de la 4e Symphonie de Gustav Mahler enregistrée, éditée ou rééditée lors de la dernière année. Et cette symphonie se retrouve au programme, ce soir, du seul concert que Jacques Lacombe donnera dans le cadre de Mozart Plus cette année. Qu'est-ce qui fait donc courir tous ces interprètes?

Cette Quatrième est la dernière d'une trilogie de symphonies «vocales» de Mahler. J'entends par là des symphonies dans lesquelles le recours au mot chanté permet à Mahler de cadrer un sujet. La présence du Verbe est rassurante et clarifiante pour le compositeur. Ce n'est pas pour rien que la symphonie suivante, la Cinquième, uniquement instrumentale, sera la plus intriquée de Mahler, notamment dans le redoutable Scherzo central.

Que disent donc les mots choisis par Mahler? «Nous savourons les joies célestes / C'est pourquoi nous évitons la terre / Tout le tintamarre du monde / On ne l'entend pas au ciel / Et tout vit dans la paix la plus douce.» C'est sous le titre La Vie céleste que cette apologie naïve du paradis (ce qu'Adorno appelait «l'anthropomorphisme paysan») conclut une symphonie dominée par les idées de paix, de calme et de tempérance, balayés çà et là d'orages et de terreurs et où, dans le 2e mouvement, à travers un violon désaccordé, «la mort gratte bizarrement son violon et nous mène là-haut vers le ciel», selon ce que Mahler avait initialement écrit (d'après Henry-Louis de la Grange).

Mahler voulait que son finale soit chanté par une soprano solo avec «une expression joyeuse et enfantine, tout à fait dépourvue de parodie», et demande au chef un «accompagnement discret» à cette voix. Certains, tels Leonard Bernstein et Anton Nanut (ce dernier avec plus de succès que le premier), sont allés jusqu'à confier le finale à un soprano enfant. Mais le choix de la voix soliste n'est pas le casse-tête le plus épineux de l'interprète. C'est tout le caractère de la symphonie — oeuvre d'une inventivité, d'une richesse polyphonique, d'une densité extraordinaires — qui est en cause. Sont-ce des tableaux simples et bucoliques du bonheur et de l'innocence? Ou est-ce une quête inaccessible, ce qui teinterait la candeur d'une certaine gravité et amertume? Dans ce cas, le dernier mot du poème, «erwacht» (s'éveille), serait une ultime clé retournant la situation: était-ce donc un rêve? Cette même question se pose dans les Scènes d'enfants de Schumann, le grand pianiste Ivan Moravec ayant prouvé que l'on peut construire une interprétation rare et fascinante sur le thème de l'innocence perdue et impossible en ce bas-monde.

Ce dilemme interprétatif a de quoi rendre fous les interprètes qui partent, on l'a vu, de plus en plus nombreux à la quête de ce chef-d'oeuvre, complexe bien que paré d'innocents habits.

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LA 4e SYMPHONIE DE MAHLER

Festival Mozart Plus, ce soir à 19h30 à la basilique Notre-Dame. Orchestre symphonique de Montréal, direction: Jacques Lacombe. Soliste: Heidi Grant Murphy. Aussi au programme: la Symphonie n° 23 et l'air Barbaro! Oh Dio mi vedi de Mozart. (514) 842-9951.