Battre les tambours et les préjugés

Après avoir pratiqué le piano pendant quelques années, la Thaïlandaise Salin Cheewapansri ne peut plus nier la réalité : elle a de trop petites mains pour tirer le meilleur des ivoires. Ce sera donc la batterie. Des vidéos mises en ligne sur YouTube alors qu’elle n’avait pas encore 18 ans lui permettront d’être remarquée par Ornaree, la reine du grunge thaïlandais, avec qui elle monte sur une scène pour la première fois de sa vie devant 10 000 spectateurs.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Après avoir pratiqué le piano pendant quelques années, la Thaïlandaise Salin Cheewapansri ne peut plus nier la réalité : elle a de trop petites mains pour tirer le meilleur des ivoires. Ce sera donc la batterie. Des vidéos mises en ligne sur YouTube alors qu’elle n’avait pas encore 18 ans lui permettront d’être remarquée par Ornaree, la reine du grunge thaïlandais, avec qui elle monte sur une scène pour la première fois de sa vie devant 10 000 spectateurs.

Sarah Dion se souvient très distinctement de la première fois qu’elle a vu Meg White, dans un vidéoclip des White Stripes figurant au top 5 de MusiquePlus. « Ça a chamboulé ma vie. Mes modèles, jusque-là, c’était des frontwomen exubérantes comme Hayley Williams de Paramore ou Brody Dalle des Distillers, mais là, soudainement, il y avait une fille au drum », raconte la batteuse qui a aujourd’hui 29 ans. « On peut dire ce qu’on veut sur Meg White », dont le jeu magnifiquement rudimentaire a souvent été l’objet de moqueries, « mais elle a donné l’exemple à plein de filles ».

Si les femmes sont encore en minorité derrière les tambours, l’époque où l’apparition d’une batteuse au petit écran tenait de l’anomalie tire à sa fin. Avec la formation punk NOBRO, ou au sein du groupe de tournée d’Émile Bilodeau, Sarah Dion s’impose comme une des batteuses les plus redoutables et époustouflantes de sa génération, garçons et filles confondus.

« J’étais tellement gênée pis pognée quand j’étais petite et la batterie m’a permis de me faire entendre », confie-t-elle en se remémorant ses premiers cours ; elle n’avait que onze ans. La rockeuse qui tient aussi la basse dans Les Shirley laissait de côté ses études universitaires en 2016 pour mieux rallier la caravane de l’interprète de J’en ai plein mon cass. « Quand je commençais un peu sur la scène il y a dix ans, on ne me prenait pas au sérieux, c’était l’enfer. Heureusement, je te dirais que les gens sont de moins en moins surpris de me voir arriver pour un show, mais… »

Photo: Flynn Sarah Dion s’impose comme une des batteuses les plus redoutables et époustouflantes de sa génération, garçons et filles confondus.

Mais ? « Il n’y a pas si longtemps que ça encore, je me suis fait expliquer par un technicien comment accorder mon bass drum. Tous mes amis autour, qui savent que je sais me défendre, me regardaient en se demandant : qu’est-ce que Sarah va dire ? J’ai juste écouté le bonhomme parler. J’ai fait le test de son, il m’a vu jouer et il ne m’a plus rien dit de la soirée. Quand les gens m’entendent jouer un back beat, en général, ils se ferment la yeule. »

Défendre sa place

 

Domino Santantonio se tourne vers la batterie à la fin de son adolescence, lasse de ce violon auquel elle avait consacré tant d’énergie, mais qui ne lui permettait pas de repiquer ses chansons préférées de la bande FM. En mars dernier, une vidéo publiée sur TikTok — elle se lâche lousse au son de Hips Don’t Lie de Shakira — la consacrait star du Web et de la batterie (la vignette cumule présentement 14 millions de vues et 1,4 million de J’aime). Elle multiplie depuis les apparitions sur différents plateaux et signe des ententes de commandites avec plusieurs fabricants d’équipements (dont Vic Firth, le plus grand manufacturiermondial de baguettes), preuve du groove distinct et incontestable de son jeu, mais aussi du désir qui semble animer le milieu d’arriver en 2021.

La musicienne amorce à 17 ans ses études au Collège Lionel-Groulx avec de bonnes connaissances théoriques, compte tenu de ses années de violon, mais avec une maîtrise encore imparfaite de son instrument — elle avait joué à temps perdu sur une batterie offerte par son père, Louis, qui a lui-même officié derrière les cymbales avec Robert Charlebois pendant le Canadian Festival Express Tour de 1970.

Photo: Olivier Savoie Campeau En mars dernier, une vidéo publiée sur TikTok consacrait Domino Santantonio star du Web et de la batterie.

« Ç’a été très confrontant pour moi, parce que j’ai beaucoup eu l’impression que parce que j’étais une fille, il fallait que je prouve tout le temps que je méritais ma place », se rappelle celle qui accompagne l’autrice-compositrice Roxane Bruneau (« C’est elle qui m’a poussé à mettre des vidéos de drum sur TikTok ! »)

« J’ai toujours été une fille très girly et je pense que ç’a contribué à ce qu’on me sous-estime. J’aurais des anecdotes à te raconter pendant des heures. » Le sonorisateur qui avait monté le potentiomètre en présumant que Domino effleurera sa caisse claire, le technicien qui s’étonnait qu’une fille assemble sa batterie seule, ou celui qui était convaincu qu’elle trimballait l’instrument de son chum, et non le sien : elle les a malheureusement tous rencontrés.

« J’ai longtemps vécu ça négativement d’être une fille qui joue du drum, mais maintenant, je sais que ça peut être un atout, que ça m’a aidé à me distinguer sur TikTok. » Une plateforme où les batteuses se font nombreuses. « Oui, c’est vraiment fou, et c’est ce qui me fait croire que bientôt, on n’aura plus cette discussion-là. »

Du métal au jazz

 

Après avoir pratiqué le piano pendant quelques années, la Thaïlandaise Salin Cheewapansri ne peut plus nier la réalité : elle a de trop petites mains pour tirer le meilleur des ivoires. Ce sera donc la batterie. Des vidéos mises en ligne sur YouTube alors qu’elle n’avait pas encore 18 ans lui permettront d’être remarquée par Ornaree, la reine du grunge thaïlandais, avec qui elle monte sur une scène pour la première fois de sa vie devant 10 000 spectateurs. Elle quittait Bangkok en 2011 afin d’intégrer à Montréal les rangs du groupe électro métal Ögenix.

Comment est-elle passée de la brutalité des musiques lourdes à la finesse du jazz ? « Je me suis tannée de jouer de la pédale double », lance-t-elle en évoquant cet outil de choix des batteurs métal, permettant de marteler le rythme à vive allure. C’est dans le métro qu’un membre de l’équipe de Dominique Fils-Aimé la remarque ; Salin a longtemps eu l’habitude de jouer aux stations Jean-Talon, Guy-Concordia et Lucien-L’Allier.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La batteuse Salin Cheewapansri

« J’avais envie que le battement de cœur de mon groupe soit celui d’une femme », confiait la chanteuse au Devoir en 2019 à la sortie de son album Stay Tuned ! Salin participe d’ailleurs samedi au lancement virtuel de la plus récente offrande de Dominique Fils-Aimé, Three Little Words.

Elle met aussi présentement la dernière touche à un album solo, Cosmic Island (à paraître le 24 avril), qui fait la part belle à un électro-funk héritier de Prince. « Il y a autant de façons de jouer de la batterie que de batteurs, mais je pense que culturellement, les hommes sont encouragés à prendre plus de place et les femmes à jouer un rôle de support, dit-elle. Je veux que les femmes apprennent à plus s’affirmer, oui, mais dans un contexte de musique pop, savoir jouer ce dont la chanson a besoin, sans prendre toute la place, ça peut être très utile. »

« Les musiciennes, notre travail il est fait et il est bien fait », conclut Sarah Dion, quant au chemin qu’il reste à franchir. « Je pense que c’est maintenant aux autres à se réveiller. Je comprends qu’il faut en parler [des femmes en musique], mais je pense qu’on va avoir gagné notre combat quand on va arrêter de s’étonner de nous voir. Je n’ai jamais compris de toute façon pourquoi il y a des gens qui pensent que ça prend un pénis pour jouer de la musique. »