L’impossible sevrage de DROGUE

Ludwig Wax, hurleur en chef du groupe Le Nombre, avait envie de reprendre du service. Faire du rock le démangeait.
Photo: Laurent Guérin Ludwig Wax, hurleur en chef du groupe Le Nombre, avait envie de reprendre du service. Faire du rock le démangeait.

Papi fait de la résistance : « Crisse, on n’a plus de communion corporelle ! » s’insurge Stéphane Papillon (ses amis l’appellent Papi), bougie d’allumage du super-groupe DROGUE réunissant des membres du groupe Le Nombre et des Dales Hawerchuk ainsi que Fred Fortin. « Il n’y a plus de proximité, plus de mouvement, de dangers, on est surprotégés [à se voir] d’écran à écran, déplore le guitariste. Quand j’étais jeune, on n’avait pas de cellulaires ; si je voulais voir du monde, je mettais mon jacket de jeans et je rentrais dans un bar ben plein avec un band de rock’n’roll qui jouait. Ces rassemblements, cette communion est importante ; notre message n’est pas dans les textes de nos chansons, mais dans le geste, celui de monter un groupe et de faire du rock ! »

Le confinement, Papi en a ras le bol. D’autant que, lorsqu’il ne fait pas du rock ou ne termine pas le montage de la websérie Épitaphe qu’il a créée (une prochaine saison sera diffusée en Europe sur Arte), il travaille comme agent de spectacles, « et un agent de spectacle présentement, c’est quelqu’un qui reporte des tournées », lance-t-il d’un ton exaspéré. « On faisait des jokes avec ça au début, mais là, c’est rendu absurde. J’ai des tournées qui devaient avoir lieu en 2020 qui sont programmées en 2022… »

Comme nous tous, Papi a besoin de relâcher la pression. DROGUE fut sa soupape, elle est maintenant aussi la nôtre : le super-groupe a lancé vendredi dernier un premier EP de gros rock sale et colérique, cinq chansons virulentes destinées à être jouées fort devant un public éméché, mais qui, en raison du confinement, « aident aussi à faire le ménage », assure Ludwig Wax. « Ça lave plus propre que propre ! »

Ludwig Wax, hurleur en chef du groupe Le Nombre, avait envie de reprendre du service ; son band n’a pas lancé d’album depuis 2009 et ne s’est plus produit sur scène depuis 2018. Faire du rock, « oui, ça me démangeait, admet-il. Et le nom DROGUE, c’est exactement ça : “ Ah ! Je n’en ferai plus ! C’est fini ! Je ne recommencerai pas… Mais finalement, en prendrais-tu ?” J’ai dit oui tout de suite » à l’invitation de Papi, « au grand dam de ma blonde et de notre enfant. En plus, le groupe s’appelle DROGUE… Ma fille veut quand même un t-shirt — je ne sais pas si elle aura le droit de le porter à l’école ».

Le projet a pris forme peu avant la pandémie, « dans un bar, collés les uns sur les autres », explique Papi, qui a trouvé dans les sessions d’écriture et d’enregistrement un remède au confinement. « C’était la seule délinquance qu’on pouvait se permettre. J’avais le droit d’être ici, dans mon studio, avec mes chums, une caisse de bière, les amplis à broil… On travaillait ! » Les chansons y ont été écrites, avec le concours de Jean-Philippe Roy (Le Nombre) aux textes ; le son surtout a été trouvé : « Ludwig et moi sommes très garage rock, puis il y a Fred [Fortin, à la basse] et Pierre [Fortin, à la batterie] qui ont des références extrêmement différentes, quoique notre son pourrait se rapprocher de celui des Dales Hawerchuk dont fait partie Pierre. Et [le guitariste] Jean-Sébastien Chouinard a un style bien à lui ; il a fallu qu’on trouve un équilibre, mais une fois qu’on l’a trouvé, on y est allés. »

À fond la caisse, les guitares hurlantes, la batterie assourdissante, Ludwig Wax mordant dans les textes de son bon ami, des textes « un peu métaphysiques autour de la torture mentale, des futurs voyages dans l’espace à 55 millions de dollars, ce genre de réflexions sur notre belle société, dit le chanteur, sourire en coin. La seule chose, on s’est dit, c’est qu’on n’écrirait pas de chansons sur les filles et l’amour. Le reste, on était très ouverts ».

Avec ce groupe au nom débile et aux airs insouciants, les gars de DROGUE s’accordent tout de même quelques réflexions sérieuses. Par exemple sur la mort, « dont on prend de plus en plus conscience avec la pandémie, reconnaît Ludwig Wax. Sur le temps qui passe, aussi : Papi a eu 50 ans ; je toucherai le demi-siècle bientôt. J-P en a écrit une bonne sur le sujet : L’aube ou le crépuscule. Sommes-nous rendus au début ou à la fin de la journée ? Surtout : comment vieillir en ayant du fun ? »

En faisant du rock ! « Je ne me pose pas la question pour savoir si c’est nostalgique notre affaire », assure Papi. « Lorsqu’on a publié des petits bouts de chansons [sur les réseaux sociaux], on a pu mesurer la réaction des gens. Ceux qui disaient : “Ah ! C’est le fun, ça fait longtemps qu’on ne l’a pas eu dans la face ce son de guitare là !” Il n’y a pas si longtemps, on pouvait toujours aller voir un show qui brasse quelque part, avec 500 personnes collées ensemble. Je m’ennuie de ça, de cette communion avec le monde dans le rock’n’roll. Qu’est-ce que ça fait du bien quand je vois un show qui brasse ! Ça fait longtemps que ça n’a pas brassé un peu… »

L’EP DROGUE, de DROGUE, est paru sur étiquette L-A be.

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DROGUE - EP

DROGUE, L-A be, 2021