Dominique Fils-Aimé, chantre de la réconciliation

En mettant le pied en studio, l’automne dernier, pour commencer l’enregistrement de «Three Little Words», Dominique Fils-Aimé a eu le vertige: «Ça m’a frappée, comme si je comprenais que ma trilogie était déjà terminée.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir En mettant le pied en studio, l’automne dernier, pour commencer l’enregistrement de «Three Little Words», Dominique Fils-Aimé a eu le vertige: «Ça m’a frappée, comme si je comprenais que ma trilogie était déjà terminée.»

Three Little Words marque la fin du cycle créatif qui a mis Dominique Fils-Aimé au monde. Le dernier album de cette trilogie dans laquelle l’autrice-compositrice-interprète exprime sa vision, musicale, sociale et spirituelle, de l’histoire afro-américaine a pour thèmes l’amour, la guérison et la réconciliation, dit la musicienne. « L’élément clé, celui qui unit tout, c’est l’amour. Qui favorise l’ouverture et l’empathie, grâce auquel on peut parler de nos différences. Et la musique est un bel endroit pour créer cet espace. »

Sur la pochette de Three Little Words, Dominique Fils-Aimé nous fixe d’un regard qui en dit long. Il exprime la confiance qu’elle a acquise au long de son processus trilogique existentiel, mettant sa voix et ses mots sur quatre siècles d’expériences noires en Amérique, de l’esclavagisme aux droits civiques, de l’asservissement à la lutte qui se poursuit encore aujourd’hui. Il y a quelque chose comme de la défiance aussi dans ce regard. « Écoutez bien ce que j’ai à dire », suggère-t-elle en nous avisant en face.

« T’as tout lu dans mes yeux »,acquiesce la musicienne, la voix souriante au bout du fil. « Dans mon regard, il y a un mélange de “Allez, ça suffit les bêtises !” et de “J’ai confiance en vous”, en notre capacité à rendre ce monde meilleur pour tous, à commencer par les discriminés. » Rappelons que Nameless, son premier disque, est paru cinq mois avant l’affaire SLAV ; on a même envie de dire que la voix, claire et feutrée, de Dominique Fils-Aimé fut la bande-son des trois dernières années de sensibilisation au mouvement Black Lives Matter au Québec.

Sur la question raciale, notre société a-t-elle évolué depuis la parution de Nameless, il y a trois ans ? « Je ne crois pas au sur-place, répond Dominique, diplomate. Même si on fait exactement la même chose deux jours de suite, le calendrier n’affiche pas la même date. On peut avoir l’impression d’être au même point, mais lorsqu’on fait deux pas en avant, un pas en arrière, on fait quand même un pas en avant. J’en ai la preuve à force de discuter avec les gens. Les gens veulent changer, évoluer, ils veulent créer une société meilleure, plus inclusive. Mais ça prend du temps, des efforts, de la conscientisation. J’ai espoir. Je considère que, même si on s’attarde beaucoup sur ce qui ne va pas, il y a aussi plein de choses qui vont bien. Ça ne veut pas dire qu’on forme une mauvaise société, ça veut simplement dire qu’on a le devoir de devenir une société meilleure et de régler ces problèmes qui apparaissent aujourd’hui à la face de tout le monde. »

 
L'album «Three Little Words» de Dominique Fils-Aimé

La couleur de la pochette est aussi un symbole, explique-t-elle. Sur Nameless, le disque où blues et jazz étaient mis en valeur, « le bleu représentait la nuit et l’océan qu’ont traversé les esclaves depuis l’Afrique ». Sur Stay Tuned ! (février 2019), le rouge représentait pour Dominique « le lever du soleil, mais aussi la couleur du feu, de la lave d’un volcan explosant de colère », alors que ses chansons s’inspiraient de l’impulsion révolutionnaire du jazz américain des années 1960, en phase avec le mouvement des droits civiques.

Le jaune de Three Little Words symbolise aujourd’hui « le jour après la nuit, le soleil à son zénith ». Musicalement, la chanson jazz de Dominique Fils-Aimé étoffe plusieurs idées esquissées sur Stay Tuned !, portées cette fois par la force d’un orchestre bonifié — des cordes, une section de cuivres, un chœur féminin, presque gospel, comme celui des grands enregistrements d’Aretha Franklin, une des premières inspirations de la Montréalaise, qui a aussi suivi les traces d’Erykah Badu, de Lauryn Hill et, plus récemment, de Sampa the Great et de Leon Bridges. Plus pop, la douce Being the Same aurait pu être chantée par Alicia Keys et, en conclusion, Fils-Aimé offre une relecture singulière de la célèbre Stand By Me, de Ben E. King.

Un grand album

Quelle réussite que ce Three Little Words — un titre en clin d’œil au classique Three Little Birds, de Bob Marley (« Don’t worry about a thing /‘Cause every little thing is gonna be alright… ») ! Après avoir distillé le blues, le jazz et le soul sur ses précédents disques, la musicienne embrasse aujourd’hui l’univers du R&B avec l’approche didactique qu’on lui connaît. L’album s’écoute comme on lit une carte routière, avec le jazz vocal comme point de départ, le néosoul comme destination. Entre les deux, de superbes escales, le doo-wop reconnu sur la splendide You Left Me, puis dans la première partie de la fameuse While We Wait en début d’album, la patine du son Motown sur la ballade Mind Made Up, aux orchestrations soignées.

Je ne crois pas au sur-place [...] On peut avoir l’impression d’être au même point, mais lorsqu’on fait deux pas en avant, un pas en arrière, on fait quand même un pas en avant

« Je tiens à cette idée chronologique dans ma musique, pour montrer aux auditeurs les différents chemins qu’a empruntés le jazz, progressivement. Pour moi, le jazz, c’est le tronc de l’arbre, avec ses branches qui prennent différentes directions : le doo-wop, [le R&B plus pop] à laMotown, le R&B et le néosoul plus moderne. Tous des styles musicaux qui ne sont pas très présents sur notre scène musicale — ou, en tout cas, pas assez mis en valeur. »

« Et justement, poursuit Dominique, j’aimerais qu’on accorde plus de place à ces types de musique, à ces ramifications du jazz, car il y a quelque chose de très libérateur pour les jeunes musiciens à savoir qu’ils peuvent aller avec leur cœur et suivre un courant musical qui les interpelle, tout en étant accueillis par le public et sans se faire mettre dans la case inhabituelle. J’encourage les gens à découvrir d’autres musiques, et les radios à prendre des risques, même si elles pensent que ce n’est pas une musique appréciée ici. Ne sous-estimez pas votre public. »

En mettant le pied en studio, l’automne dernier, pour commencer l’enregistrement de Three Little Words, Dominique Fils-Aimé a eu le vertige : « Ça m’a frappée, comme si je comprenais que ma trilogie était déjà terminée. Je me suis demandé ce que j’allais faire ensuite. J’ai senti un grand vide, un sentiment d’angoisse, que j’ai cherché à transformer en quelque chose de positif : après ça, je me retrouve dans le champ des possibles. Je peux faire ce que jeveux, raconter ce que je veux, de la manière qui me plaira. »

 

Three Little Words

Dominique Fils-Aimé, Ensoul Records, dès le 12 février ; un spectacle de lancement virtuel aura lieu le 13 février à 15 h à bandcamp.com.