La musique qui respire

À voir un orchestre masqué, il est curieux de parler de musique qui respire, mais tout est là. Et on monte le son, car ce qui se passe, malgré un orchestre distancé, c’est la reconquête d’un monde perdu dont on avait presque oublié l’existence.
Antoine Saito À voir un orchestre masqué, il est curieux de parler de musique qui respire, mais tout est là. Et on monte le son, car ce qui se passe, malgré un orchestre distancé, c’est la reconquête d’un monde perdu dont on avait presque oublié l’existence.

Les plus récentes webdiffusions musicales et celles à venir sont marquées par de vrais événements. La 7e Symphonie de Dvorak du troisième concert en vidéo proposé par l’Orchestre symphonique de Montréal à compter de mardi soir est la perle parmi les trois programmes enregistrés par Rafael Payare avec son nouvel orchestre. Le chef vénézuélien est là exactement pour ça : montrer que, la musique, ça ne se calcule pas. La musique se vit, respire, vibre pour nous apporter une expérience émotionnelle par une adhésion à quelque chose d’exaltant et d’intangible.

Cartes sur table

 

À voir un orchestre masqué, il est curieux de parler de musique qui respire, mais tout est là : des timbales tranchantes, des trompettes saillantes quand il le faut, le violon solo Andrew Wan qui se soulève quasiment de son siège (1 h 19 min 21) pour « planter des accents ». Et on monte le son, car ce qui se passe, malgré un orchestre distancé, c’est la reconquête d’un monde perdu dont on avait presque oublié l’existence.

Dans cette Septième, Rafael Payare sue. Et il n’essuie pas sa sueur. Il n’a pas le temps pour le cosmétique ; il n’a pas le temps pour paraître : il lui faut enchaîner les 3e et 4e mouvements pour garder l’intensité musicale. Que peuvent faire les musiciens face à un tel don ? Ils répondent et donnent tout, eux aussi. Le chef avait « assuré »pour son premier concert (1re Symphonie de Brahms) ; ici, il joue cartes sur table.

Ce qui se passe dans cette 7e Symphonie de Dvorak, parfaitement équilibrée, d’une rigueur beethovénienne, d’un allant slave, regardant vers Brahms mais pas trop, est plus que prometteur pour Montréal, qui, avec la présence de Rafael Payare et de Yannick Nézet-Séguin, deux chefs pareillement dionysiaques, va devenir un pôle d’attraction musical singulier.

Le concert comporte par ailleurs la révélation d’une brève œuvre d’Antonio Estévez, compositeur vénézuélien dont on espère réentendre la spectaculaire Cantata criolla que Yuli Turovsky avait présentée en 2008 (à ne pas confondre avec la banalement folklorique Misa criolla d’Ariel Ramirez), et d’une très concentrée interprétation du 2e Concerto pour violoncelle de Chostakovitch avec Alisa Weilerstein, épouse de Rafael Payare. Weilerstein, en grande admiratrice de Rostropovitch, a très biensaisi la dimension de confession intime de cette œuvre, qu’elle habille, mais ne surcharge pas de vibrato.

Un Québécois à New York

De vendredi soir à samedi, comme nous vous l’avions annoncé, le Metropolitan Opera retransmettait la mise en scène réalisée par François Girard du Vaisseau fantôme de Wagner capté le 10 mars 2020. Les représentations de mardi sont des galops d’essai pour l’équipe de tournage en vue de la diffusion du samedi dans les cinémas.Celle du 14 mars n’a finalement jamais eu lieu. Cette captation, aubaine majeure, documente le travail du metteur en scène québécois et peut valoir un achat unique ou l’abonnement à une période d’essai pour le découvrir.

Nous avions commenté le spectacle lors de sa première à Québec. Son passage au Met ne change rien de substantiel, y compris dans la manière très intériorisée dont Senta (une autre chanteuse, ici) interprète son air. Il y a un peu moins de magie à l’écran qu’en salle dans la manière qu’ont parfois les personnages de se fondre ou de surgir du décor. Cette captation est pilotée par un Gary Halvorson méconnaissable qui se tient à distance avec respect, sans le moindre travelling. Valery Gergiev est dans la fosse et, sur le plateau, le Met a sorti les grands moyens avec Franz-Josef Selig en Daland et Anja Kampe en Senta. Superbe découverte : le ténor Sergeï Skorokhodov(Erik), très clair dans son élocution, contrairement à Evgeny Nikitin quibaragouine son hollandais avec une voix certes très impressionnante.

L’« offre québécoise » ne s’arrête pas là. On rappellera que la « Musique pour les soupers du Roy » d’Arion est accessible jusqu’au 5 février, sous forme payante, et que, dans les offres gratuites, l’Orchestre symphonique de Québec, sous la direction de Bernard Labadie, propose sur YouTube lesSymphonies n° 21 et 33 et trois airs de Mozart avec Karina Gauvin. On les remerciera du cadeau, même si l’on remarque vite que l’OSQ est fort loin d’être un orchestre mozartien à la souplesse nécessaire pour se plier aisément à la méthode et à l’esthétique Labadie.

Côté diffusions gratuites, le site de la semaine est assurément celui de la Philharmonie de Paris. On y trouve notamment un nouveau concert de Klaus Mäkelä associant des œuvres de Boulez, Messiaen, Ravel (Concerto pour la main gauche avec Pierre-LaurentAimard) et Debussy (La mer), un 1er Concerto de Tchaïkovski par Beatrice Rana et Paavo Järvi (+ la Fantastique) et un concert dirigé par la nouvelle étoile finlandaise Santtu-Matias Rouvali(6e de Sibelius, 6e de Tchaïkovski) particulièrement travaillé en matière d’éclairages et de cadrages.

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