Arlo Parks met en scène notre adolescence

Arlo Parks ne sait pas quand elle pourra repartir en tournée défendre ses nouvelles chansons, mais elle assure que cette étrange période lui a été bénéfique.
Photo: Alexandre Waespi Arlo Parks ne sait pas quand elle pourra repartir en tournée défendre ses nouvelles chansons, mais elle assure que cette étrange période lui a été bénéfique.

Arlo Parks. Retenez ce nom. À vingt ans seulement, la poète, compositrice et interprète lance Collapsed in Sunbeams, un disque attendu de pied ferme par la presse britannique et les nombreux fans qu’elle a déjà convertis depuis la sortie de ses premières chansons, il y a deux ans. Comme un journal intime rédigé par une vieille âme, ce premier album aux apparences pop, groovy et inoffensives recèle de belles mélodies incarnées par une voix soul mise au service de textes poignants de sincérité. Entretien avec la révélation, confinée chez elle dans le sud de Londres, mais prête à prendre la planète d’assaut.

Trois des douze chansons du premier album d’Arlo Parks ont pour titre des prénoms. Nous arriverons à For Violet et à Eugene plus tard, penchons-nous d’abord sur Caroline. Quelle chanson ! Un condensé en un peu plus de trois minutes de tout le talent de la jeune musicienne. Caroline est en vérité une histoire banale, son début et sa fin laissés à l’interprétation de l’auditeur. Arlo Parks yraconte une scène croquée dans le quartier West End de Londres dont elle a été témoin. Une chicane de couple, l’homme qui fait une scène : « Threw her necklace in his face / Eyes so bright with disappointment / I saw something inside her break / Everybody knows the feeling… »

L'album «Collapsed in Sunbeams» d'Arlo Parks

La scène est forte parce que racontée avec finesse et peu de mots. En écoutant chanter Arlo Parks, on a l’impression d’y être, là, sur Oxford Street, assistant à cette rupture. Sa plume est si vivante, si juste. Parks possède un sens de l’observation et du récit à couper le souffle rappelant quelque part le style et la plume de Mike Skinner, rappeur ayant laissé sa marque sur la scène grime sous le nom de scène The Streets. « Ouais, exactement ! » s’emballe Arlo Parks au bout du fil, jointe chez elle peu avant Noël.

« C’est intéressant que vous disiez ça parce que les deux inspirations pour cette chanson en particulier sont le premier album de The Streets [Original Pirate Material, 2002] et In Rainbows [2007] de Radiohead. C’est un peu une fusion de deux styles ; j’admire comment [Skinner] raconte ses histoires, ses observations très descriptives, “like a fly on the wall”. Je voulais un texte dans cet esprit, mais avec les guitares et l’ambiance de chansons comme Weird Fishes/Arpeggi, House of Cards et Reckoner » du disque de Radiohead. La capacité d’Arlo Parks à construire son univers, intime, confessionnel, mais ouvert sur le monde, à partir d’éléments aussi disparates que ces scènes de la vie quotidienne assemblées avec le son de The Streets et de Radiohead, est bluffante.

L’apparente simplicité avec laquelle elle parvient à mettre les bons mots sur ces émotions percute d’autant plus que la musicienne aborde des thèmes sérieux et personnels. Les troubles de santé mentale, exacerbés par le confinement, sur Black Dog, son premier vrai succès radio lancé l’été dernier. Ou encore son orientation sexuelle — sur la magnifique Eugene, Arlo Parks rage contre le copain d’une bonne amie pour laquelle elle éprouve des sentiments amoureux : « We’ve been best buds since thirteen / But that don’t change the things I feel / Oh, when I see you smile with your teeth at Eugene / Yeah, I can’t deal ».

Racines multiples

Collapsed in Sunbeams est un superbe premier album où la musicienne fait « le récit de mon adolescence, inspiré par les conversations que j’avais avec mes amis, par les moments qui m’ont façonnée ». Un disque d’une stupéfiante maturité de la part d’une si jeune artiste, attendue sur la scène musicale britannique depuis ses premières chansons. Repérée par la BBC, Arlo Parks, qui aura 21 ans l’été prochain, fut de la traditionnelle liste Sounds of 2020 des meilleurs espoirs de la relève selon les experts du service public.

Née Anaïs Oluwatoyin Estelle Marinho à Londres, ses parents lui ont légué leurs racines nigériane, tchadienne et française : « Ma mère a grandi à Paris et est arrivée à Londres à l’âge de 20 ans », dit Arlo, qui a appris le français à la maison avant de parler anglais, grandissant en écoutant les artistes préférés de sa mère, Brel et Marc Lavoine, entre autres.

En composant et en enregistrant ce premier album en à peine deux semaines lors du premier confinement, Arlo dit s’être abreuvée de plein d’autres styles musicaux. Le son brumeux du Dummy de Portishead — on en reconnaît l’influence sur For Violet —, Mezzanine de Massive Attack, « mais aussi du Beach House, de la bedroom pop, du hip-hop comme The Pharcyde et A Tribe Called Quest », de qui elle a volé quelques idées pour ses structures rythmiques. « Je voulais que l’album soit un collage, une fusion de différents genres, pour créer quelque chose de nouveau », une chanson pop aux accents de folk et de R&B aux orchestrations ardentes, mais juste assez retenues pour que la voix de la chanteuse occupe tout l’espace pour prendre son envol.

La découverte de l’œuvre de Sylvia Plath, à l’âge précoce de douze ans, l’a aussi profondément marquée : « Le premier recueil de poésie que j’ai reçu fut Ariel [1965], raconte Arlo. J’ai aimé sa voix si distincte, sa façon d’être honnête en parlant de sujets très difficiles. Et [le roman biographique] The BellJar [1963] m’a beaucoup touchée — il y a tant de vulnérabilité dans ses mots. Sylvia Plath est la première écrivaine qui m’a montré que la poésie n’est pas seulement celle qu’on apprend à l’école, comme Shakespeare et tout le reste, mais que la poésie peut être ce qu’on veut qu’elle soit. »

Arlo Parks ne sait pas quand elle pourra repartir en tournée pour défendre ses nouvelles chansons, mais elle assure que cette étrange période lui a été bénéfique. « J’ai pris ces temps libres pour faire beaucoup de musique. Je compose des beats à la maison, je lis beaucoup, je fais de la course à pied, je cuisine, je fais un peu de DJing… J’avais simplement envie de prendre ce temps pour créer et lire de la poésie. Je vis déjà avec ma famille, dans une bulle. Or, le plus difficile est de ne pas pouvoir voir mes amis et passer du temps à l’extérieur de la maison. J’espère que l’année prochaine sera un peu mieux ? »

Parions que 2021 sera spectaculaire pour cette étoile montante de la pop.

Collapsed in Sunbeams

Arlo Parks, Transgressive Records