Les bons chemins d’Andréanne A. Malette

La mélodie, les paroles, la musique tiennent toujours Andréanne à flot.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La mélodie, les paroles, la musique tiennent toujours Andréanne à flot.

Ne pas étirer les notes comme autant d’élastiques de cirque. Ne pas pousser la voix jusqu’à éclabousser d’émotions surjouées. Laisser les arrangements et les harmonies augmenter l’intensité. Donner aux percussions le mandat de cogner çà et là sur les clous, marquer des temps forts. Ne jamais, jamais, jamais mâchouiller des mots : énoncer, prononcer, privilégier la clarté pour créer de la beauté. Plus on écoute et réécoute les dix chansons de Sitka, le troisième album d’Andréanne A. Malette, plus on constate : ça se vérifie partout. On imagine un écriteau dans un atelier, avec une série de règles de conduite.

« C’est pas systématique à ce point-là », réagit Andréanne à son bout du fil, chez elle, à côté de la « grosse maison rose » où l’album a été enregistré. « C’est en même temps instinctif et conscient. Chose certaine, c’est moi qui produis, moi qui écris et compose, moi qui chante, moi qui décide, même si l’apport de mes amis collaborateurs compte beaucoup [Antoine Lachance a coréalisé, une quinzaine de personnes ont participé]. C’est moi la responsable. Et ce sont aussi les solutions que j’ai trouvées pour compenser ce que je ne sais pas faire. » Ce qu’elle ne sait pas faire ? Ça résonne comme de la friture sur la ligne. Quoi au juste ?

L'album «Sitka» d'Andréanne A. Malette

Apprentissages et solutions

Les bons réflexes n’existent pas sans réflexion préalable. Elle a emprunté des chemins qui permettent de comprendre mieux ce qu’on fait et ce qu’on peut faire. Andréanne, faut-il rappeler, a multiplié les apprentissages : cours de chanson au cégep de Granby–Haute-Yamaska, résidence à l’École nationale de la chanson de Granby, formations dans les concours : une douzaine d’années plus tard, de jeunes artistes bénéficient de SON mentorat.

Écoutez-la hachurer ou lier les notes dans La pluie : « Parfois / la pluie /a-un-goût-de-sel… » Entre prosodie 101 et orfèvrerie du phonème, il y a eu du vrai travail, du vrai perfectionnement. L’affinement du goût. « Tenir la note longtemps, pour moi, c’est pas évident. Alors je me suis habituée à les casser, les notes, à les rendre percussives, mais en douceur : c’est la solution que j’ai trouvée. C’est beaucoup ça, moi : des façons de contourner mes problèmes. Trouver comment transformer… Peut-être pas mes défauts, disons mes limites — en outils. Que ça devienne, je l’espère, des qualités. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La productrice, réalisatrice, directrice artistique, chansonnière et chanteuse, Andréanne A. Malette

« Ce que je veux, continue-t-elle, c’est le mariage parfait. Ce que je veux raconter ; comment je fais pour que ça se rende aux gens. Le texte ne disparaît pas dans la musique, mais ce n’est pas non plus la voix tout en avant et la musique loin derrière. Une bonne chanson, pour moi, c’est quand la musique devient l’environnement naturel des mots. Dans La pluie, je veux que l’on comprenne que la fille dans la chanson se tient debout sous la pluie, dans la gravelle, pieds nus, en pyjama, que la maison est pas loin en arrière, et qu’il y a eu une grosse chicane. Si mes mots font voir ça, j’ai réussi quelque chose. L’ambiance sonore vient aider à ressentir, facilite la communication. »

À chaque chanson son monde de sons

 

Presque toutes les chansons de l’album installent d’abord un climat, et puis ça monte d’un cran (ou de plusieurs) dans des refrains immédiatement mémorables, et puis des instruments très divers s’ajoutent selon les besoins, l’impact vocal prend de l’ampleur avec des harmonies et des chœurs. Des structures qui vont du tout simple au très enrichi, où la voix d’Andréanne est la constante, jamais submergée par l’ensemble, jamais non plus en compétition d’escalade.

« Je ne peux pas charrier tout ça avec la voix que j’ai. Mais je ne sombre pas non plus. » Elle n’est jamais, à la différence de celle qui se noie dans la chanson intitulée Bateau en papier, condamnée à disparaître. « Comment ne pas couler / Dans un bateau en papier », chante-t-elle comme on exprime un destin inévitable. La réponse est dans le geste : la mélodie, les paroles, la musique tiennent toujours Andréanne à flot. Et lui permettent, dans la douleur indicible comme dans le bonheur trop grand, de créer tout bonnement du beau.

Ce que je veux, c’est le mariage parfait. Ce que je veux raconter ; comment je fais pour que ça se rende aux gens. Le texte ne disparaît pas dans la musique, mais ce n’est pas non plus la voix tout en avant et la musique loin derrière. Une bonne chanson, pour moi, c’est quand la musique devient l’environnement naturel des mots.

 

Sitka (le nom d’une ville d’Alaska, lieu d’apaisement) est ainsi un album absolument remarquable, une solide construction malgré la pandémie, une série de chansons fortes sans rien forcer, solides sans lourdeur (sauf dans la finale Deuxièmes chances, lourde exprès). Sitka, c’est tout l’art d’une réussite folk-pop : ça se chante, ça se retient, et ça dit des choses importantes. Andréanne ne joue pas à la cachette derrière ses mots, attaque de front la violence conjugale, le deuil, la dépression, la résignation, le mal de vivre.

Tout est dans la manière : ça ne répond jamais à la laideur par la laideur. Ça répond par des paysages de sons, des mots précis et bien agencés, par cette voix posée qui nous rapproche. « C’est le but de tout : se rapprocher. Même durant cette pandémie, même sans première médiatique, sans tournée, sans festivals, l’album est une main tendue. J’en ai déjà un bon millier d’exemplaires en prévente, je vais écrire dessus un mot pour chaque personne. C’est l’avantage de mener sa propre petite entreprise : le rapport est direct. Oui, j’ai hâte de retrouver les gens sur scène, mais je ne suis jamais loin. »

 

Sitka

Andréanne A. Malette, Productions NIA