Musique classique - La mort du «divin fou»

La dépêche de l'Agence France-Presse n'est tombée qu'hier: le chef d'orchestre autrichien Carlos Kleiber est mort le mercredi 13 juillet en Slovénie. Il a été inhumé samedi à Konjsica, dans l'est de la Slovénie. Âgé de 74 ans, Carlos Kleiber était la figure mythique de la direction d'orchestre, non seulement pour les mélomanes, mais aussi parmi les chefs d'orchestre eux-mêmes. Leonard Bernstein considérait La Bohème que Kleiber avait dirigée à la Scala comme l'une des plus grandes expériences musicales de sa vie. On en connaît même certains qui regardaient en boucle les quelques concerts édités en vidéo pour essayer de comprendre le phénomène!

La carrière de Carlos Kleiber, né le 3 juillet 1930 à Berlin, n'a pas suivi un cours ordinaire. Les feux des projecteurs ne l'intéressaient pas, lui dont la vie artistique fut minée par le fait que son père, le chef Erich Kleiber, tenta de contrarier sa vocation en l'envoyant étudier la chimie à Zurich. Le respect que Carlos Kleiber nourrissait pour son père, mort en 1956, l'amena à refuser toute sa vie de diriger certaines oeuvres comme la Symphonie héroïque de Beethoven, pour laquelle il jugeait que son père avait tout dit.

Les Kleiber avaient fui l'Allemagne nazie en 1935 pour s'établir au Chili et en Argentine, pays où Erich Kleiber avait rencontré en 1927 sa future épouse, l'Américaine Ruth Goodrich, employée à l'ambassade des États-Unis. C'est là que leur fils Carlos fit ses études musicales et ses débuts. Après la parenthèse douloureuse des études scientifiques avortées, il décida de reprendre la baguette en 1954 en dirigeant une opérette (Gasparone, de Millöcker) à Potsdam, en Allemagne de l'Est. Des premiers postes lui furent offerts à Düsseldorf, Zurich, Stuttgart puis Munich. Il refusa par la suite toutes les propositions, y compris celle qui lui avait été faite, par un vote unanime des musiciens du Philharmonique de Berlin, de succéder à Herbert von Karajan.

Redevenu Autrichien en 1980, Carlos Kleiber dirigeait très peu et il avait posé sa baguette ces dernières années. Imprévisible, perfectionniste au-delà de l'imaginable, il a fait, à partir du début des années 90, de rares apparitions circonstanciées avec des orchestres composés en dernière minute. Évoquant ses deux Concerts du Nouvel An (1989 et 1992) avec l'Orchestre philharmonique de Vienne, un chef réputé me dit un jour: «Je pense qu'il y a quasiment un an de travail derrière chaque concert!» Car Kleiber notait tout: chaque partie, chaque mesure avec son caractère, sa dynamique. Un documentaire publié par TDK en DVD, disponible en Europe, le montre répétant les ouvertures du Freischütz de Weber et de La Chauve-souris de Johann Strauss avec l'Orchestre de la radio de Stuttgart en 1970. On y voit une pile électrique doser au millimètre chaque crescendo, chaque équilibre. Dans le finale de la Symphonie no 7 de Beethoven, à Amsterdam, on l'observe fusillant du regard les cuivres en plein concert pour des interventions pas assez nettes à son goût.

Lorsque Günter Breest, directeur de Deutsche Grammophon, avait été débauché par Sony pour lancer un luxueux catalogue classique, après l'achat de CBS, il avait proposé à Kleiber un contrat lui accordant une somme forfaitaire pour enregistrer ce qu'il voulait, quand il voulait, pour peu que ce soit chez Sony. Aucun disque ne vit le jour, Kleiber s'opposant au dernier moment à la parution d'Une vie de héros, de Richard Strauss, avec le Philharmonique de Vienne. Cet éternel insatisfait exigeait des cachets conséquents et un nombre de répétitions quasi infini.

De grandes productions opératiques ont marqué sa carrière, notamment La Bohème, de Puccini, et Otello, de Verdi, à la Scala de Milan, le Chevalier à la Rose, de Richard Strauss, à Munich et Vienne, Carmen à Vienne, La Chauve-souris et Traviata à Munich, Tristan et Isolde à Bayreuth. Le flamboiement, le goût du détail et la lisibilité parfaite sont les caractéristiques de la direction électrisante de ce chef hors normes, aussi affirmé dans son art qu'il était perclus de doutes dans la vie. «Par moments, il devient désespéré comme un enfant sans défense», racontait Franco Zeffirelli, qui l'avait vu quitter le podium lors d'une répétition à la Scala en disant: «Je rentre, je suis fatigué, je suis un mauvais chef.» Helena Matheopoulos qualifia son art de «divine folie», une folie reposant pourtant sur une analyse poussée de la musique.

Au disque, Carlos Kleiber laisse des interprétations majeures des Symphonies nos 5 et 7 de Beethoven, des Symphonies nos 3 et 8 de Schubert, de la Traviata de Verdi ou de Tristan et Isolde de Wagner. Sa Bohème n'a jamais été immortalisée en studio: il l'annula la veille de l'enregistrement. Comme tous les solistes et l'Orchestre de la Scala étaient en studio, Deutsche Grammophon appela alors Claudio Abbado et Shirley Verrett en catastrophe pour ce qui devint le premier enregistrement du Requiem de Verdi par Abbado! On ne peut qu'espérer le retour en DVD de ses concerts à Vienne et Amsterdam dans Brahms, Mozart et Beethoven.

Extrêmement loquace en répétition, où il parlait beaucoup par analogies et images, Carlos Kleiber refusait toute entrevue, comme il refusait ces dernières années les ponts d'or de tous les plus grands orchestres et opéras du monde.