Respighi enflamme Lanaudière

Il aura fallu attendre la dernière oeuvre au programme, Les Pins de Rome, d'Ottorino Respighi, pour que ce troisième concert de l'OSM à Lanaudière enflamme, à juste raison, le public de Lanaudière. Il est vrai que Jacques Lacombe y a su faire parler les sons et nous compter une histoire, celle du tumulte enfantin entourant la Villa Borghese; de la grave profondeur des catacombes (avec, notamment, un magique alliage, ferme et noble, des violoncelles, contrebasses, trombones et du tam-tam); des frémissements nocturnes des pins du Janicule; de la montée au triomphe de l'armée romaine sur la Voie appienne. Tout juste pouvait-on espérer des couleurs plus caractérisées dans le passage précédant les oiseaux enregistré des Pins du Janicule et au début des Pins de la Voie appienne, sorte d'alchimie étrange entre la décadence du Satyricon de Fellini et la grandeur de Ben-Hur.

L'OSM a été admirable dans cette oeuvre, à commencer par la section des percussions (le timbalier a d'ailleurs été extraordinaire toute la soirée) et des bois (un grand coup de chapeau, pour tout le concert également, aux flûtes). L'émulation amènera sans doute la prochaine fois le violoncelle solo à répéter suffisamment sa petite phrase soliste des Pins du Janicule pour la jouer juste.

Vous l'avez compris, ce que Jacques Lacombe a réussi dans Respighi, c'est de convertir une partition en autant de tableaux sonores évocateurs. Le pouvoir d'évocation de la musique était le point commun d'une programmation très intelligente réunissant Vltava, Taras Bulba et Pini di Roma. Hélas, cette puissance narrative et picturale de la musique n'a pas été à l'honneur dans Smetana et Janácek. Jacques Lacombe aborde Vltava (La Moldau) rapidement et avec un juste respect des indications. La majesté du fleuve triomphant après l'épisode des chutes d'eau de Saint-Jean est curieusement notée «piu moto» (avec plus de mouvement) par Smetana. Effectivement, Lacombe ne ralentit pas et le fleuve a beau couler, ensuite, devant la forteresse de Vyserad, la grandeur symbolique de cette dernière n'apparaît pas. L'épisode dans lequel Lacombe passe complètement à côté est celui de la transition entre la scène de chasse (trop de trompettes, pas assez de cors) à celle du mariage paysan: il faut opérer là un changement de couleurs dans les violons pour traduire le caractère rustique de la scène.

La même rigueur rythmique imprègne Taras Bulba, de Janácek. La partition est l'un des plus grands casse-tête rythmiques du répertoire. Jacques Lacombe dirige Taras Bulba par coeur; c'est une prouesse. Le problème, c'est qu'on ne lui demande pas de mémoriser du solfège de haute volée, mais de nous raconter une histoire en musique! Dans l'équilibre des sources sonores, l'orgue (dans la Mort d'Andrej, comme à la fin) est notoirement sous-dosé, éclipsé par le moindre solo de bois. La percussion donne une ossature à l'ensemble, mais il manque la sauvagerie des traits, le mordant et la raucité des timbres et l'éloquence de la narration.

Pierre-Laurent Aimard avait demandé aux organisateurs de Lanaudière de jouer le 2e Concerto de Chopin, alors qu'on l'aurait espéré en interprète du Concerto pour piano de Dvorák. Les organisateurs ont dit «oui». Ils se sont fait avoir. On sent bien ce qu'Aimard veut faire: dégraisser le concerto de Chopin, le débarrasser des surcharges affectives par des tempos assez allants. Il peut même se réclamer de «l'école française». Sauf que l'école française, si elle a prôné la clarté, n'a jamais dit que cette clarté devait entraîner un abandon du son, un effacement de la main gauche et de la carrure rythmique: Robert Casadesus appuie ses Ballades de Chopin sur la main gauche pour ancrer ses phrases; Yves Nat n'effleure pas Schumann! Il faut arrêter de prendre Chopin pour un niais: à la question «Pourquoi Chopin a-t-il écrit cela?» (je parle de la partition de piano), il y a toujours une réponse. Les vaines arabesques, les phrases qui commencent au milieu, les choses qu'on n'entend qu'à moitié, cela n'existe pas. Et encore, je ne parle pas du son, quasi inexistant (fluet, jamais habité), ni de la tenue rythmique du finale (sujette à caution). Ce Chopin vidé de tout deviendra-t-il à la mode à l'époque du lait écrémé, des yaourts «Sveltesse» et des succédanés de bacon? Ce serait, hélas, une catastrophe pire que la surcharge d'intentions dont ce compositeur fut longtemps victime.