Les multiples définitions du mot adaptation selon Julien Manaud

Dès le premier confinement, le patron de Lisbon Lux Records, Julien Manaud, a dû réorganiser les tâches de sa petite équipe de trois salariés pour composer avec la crise. «Le but, c’était de sauver les jobs.»
Photo: Adil Boukind Le Devoir Dès le premier confinement, le patron de Lisbon Lux Records, Julien Manaud, a dû réorganiser les tâches de sa petite équipe de trois salariés pour composer avec la crise. «Le but, c’était de sauver les jobs.»

La conjoncture a beau avoir radicalement changé, l’année 2021 chez Lisbon Lux Records débute comme la précédente : avec un mini-album de reprises piano-voix de compositions des artistes du label, interprétées par son fondateur, Julien Manaud, ex-guitariste de Chinatown devenu en 2013 patron d’une maison de disques pour mettre en marché les enregistrements du groupe Le Couleur. Discussion sur le métier de musicien et de patron de label à l’heure du couvre-feu culturel.

« C’est un peu l’histoire du cordonnier mal chaussé, dit Julien Manaud à propos de ses mini-albums, Adaptation vol. 1 et le tout frais Adaptation vol. 2. Ce sont les projets sur lesquels je mets le moins d’énergie, en comparaison des autres parutions du label. Heureusement que j’ai ma petite équipe pour s’en occuper. » Un projet sans autre prétention que de garder contact avec une forme de création et de mettre en valeur le talent d’auteurs-compositeurs avec lesquels il travaille au sein de Lisbon Lux.

Photo: Lisbon Lux Records L'album «Adaptation vol. 2» de Julien Manaud

L’an dernier, ce sont les chansons de Paupière (Kirchner), Le Couleur (Femme), Bronswick (Nuit numéro un) et Dylarama (Chantal), toutes en français, qu’il adaptait avec la complicité du pianiste et arrangeur Alexis Dumais — « notre Gonzales local », comme le qualifie Manaud. « Il a un background en musique classique, mais a beaucoup joué en pop. Je cherchais quelqu’un qui pouvait m’amener plus loin sur le plan de l’interprétation, et Alexis est mon homme. » Et c’est réussi : les quatre nouvelles reprises (de chansons en anglais, cette fois) sont plus vivantes, mieux incarnées que celles de l’an dernier. Ce sont Radiant Baby (épatante Save Me from Myself !), HWYS, Das Mörtal et Kid Francescoli qui fournissent le matériel au patron cette fois.

En 2020, Lisbon Lux a sorti sept albums ; cette année, Julien Manaud en a déjà cinq de planifiés, avançant de front dans la tempête pandémique qui, reconnaît-il, laissera des traces sur l’industrie musicale québécoise. « Au Québec, on fonctionne comme la plupart des compagnies de disques, qui touchent à tous les aspects de la production. On est tous un peu manager, label, producteur de spectacles et éditeur — c’est une caractéristique qu’on ne retrouve pas dans tous les territoires, mais qui est ici assez répandue », explique Manaud, Français d’origine. Or, il y a des labels qui vivent de la production de spectacles à 50 %, poursuit-il. « [Chez Lisbon Lux], la production représente près de 25 % [des revenus], de sorte qu’on a moins souffert [de la crise] que les labels dont la moitié du travail s’est arrêtée complètement. »

Dès le premier confinement, le patron a dû réorganiser les tâches de sa petite équipe de trois salariés pour composer avec la crise. « On s’est demandé où on pourrait mettre des efforts pour essayer de générer des revenus pour les artistes et pour nous. On s’est tournés davantage vers la radio, qui génère encore des revenus, et on a redoublé d’efforts sur l’édition pour placer des chansons dans des productions télé, sur le Web ou dans des pubs. [Au sein de l’équipe], il a fallu réorienter les tâches ; je sais que certains autres labels ont dû mettre des employés à mi-temps. Le but, c’était de sauver les jobs. »

Sur tous les fronts

Il a aussi fallu remettre à plus tard ce qui était prévu depuis longtemps. Les deux locomotives de la maison de disques, Le Couleur et Das Mörtal, ont toutes deux lancé de nouveaux albums l’an dernier. Si les ventes physiques (CD et, surtout, vinyles) ont atteint de nouveaux sommets en 2020 pour Lisbon Lux Records, les plans de tournée sont évidemment tombés à l’eau. Le groupe électro Das Mörtal devait donner un gros concert à la SAT après la sortie de son album en octobre ; il est maintenant remis aux calendes grecques.

L’aspect gestion de l’entreprise fut le plus difficile. Il fallait apporter du soutien moral aux artistes à des moments où nous-mêmes n’étions pas forcément au top. J’ai fait beaucoup de gestion de crise auprès de gens qui se demandaient ce qui se passait et quoi faire. Ça m’a demandé beaucoup d’énergie.

 

Le Couleur avait une tournée aux États-Unis ; elle a aussi été reportée. « Mon contact aux États-Unis pour l’organisation de la tournée m’a informé que, sur les 13 concerts prévus, neuf des bars ou des salles de concert qui devaient présenter Le Couleur ont déjà fermé [en raison de la crise]. Ce qui veut dire qu’il faudra démarcher dans chacune de ces villes pour essayer de trouver de nouveaux lieux de spectacle », se résigne Manaud. Il se console avec l’aide des instances gouvernementales, qui ont mis en œuvre des programmes visant à sauvegarder l’industrie musicale québécoise. « Dans d’autres marchés, la crise est intense. Ce qui nous permet de résister, ce sont les aides, et c’est peut-être aussi ce qui va nous permettre de nous remettre plus rapidement de la crise parce que, lorsque la machine sera relancée, les structures seront encore là. »

« Par contre, l’aspect gestion de l’entreprise fut le plus difficile, ajoute Julien Manaud. Il fallait apporter du soutien moral aux artistes à des moments où nous-mêmes n’étions pas forcément au top. J’ai fait beaucoup de gestion de crise auprès de gens qui se demandaient ce qui se passait et quoi faire. Ça m’a demandé beaucoup d’énergie, et je pense aux autres patrons de labels qui doivent prendre le téléphone et rassurer les artistes en leur disant : “On reste focus, on va trouver des plans, on va faire des shows virtuels, etc.” “Se réinventer”, ça, on n’en peut plus, mais je peux te dire que, côté gestion, il fallait de la réinvention ! Il y a un aspect économique à cette crise, mais aussi psychologique. »

 

Adaptation vol. 2

Julien Manaud, Lisbon Lux Records