Rafael Payare à livre ouvert

Le nouveau chef Rafael Payare au sein de la Maison symphonique de Montréal.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Le nouveau chef Rafael Payare au sein de la Maison symphonique de Montréal.

Rafael Payare va être le nouveau pôle d’attraction de notre vie musicale. Défi majeur que de succéder à Kent Nagano à la tête de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM). Et pourtant, n’est-ce pas déjà gagné ? Vent de fraîcheur dans un univers musical bien plus cynique et calculateur qu’on le croit, Rafael Payare respire la franchise et la simplicité. Le Devoir lui a demandé de se raconter.

Pour être à pied d’œuvre, le nouveau directeur musical de l’OSM a passé Noël en quarantaine au Québec, près de Magog avec son épouse, la violoncelliste Alisa Weilerstein, et leur fille, qui découvre les joies de la neige.

Foin de gants blancs, de canapés mous et d’argenterie ostentatoire : la petite famille vit depuis le début de l’année non dans un palace, mais dans un appartement en ville. Le musicien vénézuélien « honnête en tout temps », comme le décrivait le premier violon solo de l’OSM Andrew Wan, se présente jovial sur notre écran d’ordinateur au lendemain de son premier concert avec son nouvel orchestre. « On va gagner du temps à discuter en anglais : j’apprends le français, mais j’ai encore des problèmes avec le passé composé ! » s’amuse-t-il.

Le jour de sa nomination, Rafael Payare nous avait parlé de l’étincelle musicale initiale : « J’ai entendu l’Ouverture 1812 de Tchaïkovski et j’ai été frappé par le thème de La Marseillaise aux cuivres. J’avais 14 ans. Quelques mois plus tard, mon frère m’a amené à une répétition. Le chef m’a tendu un cor et m’a dit : “Souffle”, et j’ai commencé à jouer du cor. »

C’était en février 1994. En décembre, il faisait partie de l’orchestre national du Venezuela.

Montrer le chemin

Nous voulions mieux connaître la suite, le passage du cor à la baguette, les premiers succès. « Je jouais dans l’Orchestre national des jeunes. Nous étions 150 ou 160. Un jour, Giuseppe Sinopoli est venu diriger l’ouverture de Rienzi de Wagner. Normalement, cela nous prenait beaucoup de temps pour déroger à nos habitudes, mais avec Sinopoli, juste par son énergie, en quelques secondes le son de l’orchestre avait changé. Cela a fait une telle impression sur moi que je me suis dit : “J’aimerais faire cela un jour.” »

La priorité alors, pour Rafael Payare, était d’exceller dans son instrument, le cor. Quelques années plus tard, alors qu’il se rendait en province pour donner des classes de maître à des musiciens plus jeunes, une discussion a changé sa vie. « José Antonio Abreu m’a parlé des qualités requises pour un chef d’orchestre. Dans sa tête, Abreu avait toujours 15 ans d’avance. Il me parlait de choses que je ne comprenais pas vraiment, mais a fini son exposé en disant : “Je pense que tu es né avec toutes ces qualités et, si tu veux, je te montrerai le chemin.” À ce moment, pour moi, tout a commencé à prendre sens. »

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Le chef d'orchestre Rafael Payare

Avec l’efficacité inhérente au système mis en place au pays par José Antonio Abreu depuis 1975, les choses sont allées vite. « Abreu a fait en sorte que les professeurs de l’université me donnent des classes spéciales. Contrepoint, théorie, etc. : j’étais le seul étudiant à raison de six heures par jour. C’était du temps plein entotale immersion… un peu comme mes cours de français en ce moment ! » remarque-t-il en s’esclaffant.

Rafael Payare a commencé en dirigeant des ensembles de cuivres, puis en assurant des répétitions sectionnelles pour les vents, pour les cordes de l’Orchestre Simón Bolívar. « Comme à Caracas il y a beaucoup de circulation, quand Gustavo Dudamel était pris dans des embouteillages, il me téléphonait en disant : “Es-tu dans la salle ? J’aurai cinq minutes de retard, commence la répétition.” C’était une habitude pour l’orchestre de me voir sur le podium, puis de regagner tranquillement ma chaise et de jouer le cor. »

José Antonio Abreu organise par ailleurs des séances avec des orchestres pour son protégé. « Il m’a ouvert les portes de tous les orchestres du Venezuela. Il lui arrivait d’installer des caméras qui me filmaient. Parfois, à 21 h, je recevais un coup de fil me disant de venir au bureau. Et là on passait deux ou trois heures à tout analyser. »

Kleiber au ralenti

El Sistema est tellement unique en son genre que lorsque Rafael Payare arrive en 2010 à Lucerne pour une classe de maître avec Bernard Haitink, il est interloqué. « On passait une audition pour savoir si on allait être participant actif ou passif de la classe de maître. Pour la première fois de ma vie, je dirigeais une partition d’orchestre jouée par un pianiste. Là, j’ai compris la chance que j’avais. »

Pendant son parcours d’apprenti chef, Rafael Payare écoute des enregistrements. « J’ai beaucoup d’affinités avec Herbert von Karajan, Carlos Kleiber bien sûr, Claudio Abbado, et aussi Simon Rattle. Il y a évidemment cette première impression de Giuseppe Sinopoli, mais il n’y a pas beaucoup de vidéos de lui. »

Une scène aurait mérité d’être immortalisée : « Je me rappelle de Gustavo [Dudamel] et moi regardant les vidéos de Carlos Kleiber. Gustavo les passait au ralenti. Rappelez-vous l’ouverture de la Chauve-sourisdu concert du Nouvel An 1989. Les doubles croches, comment il les fait entendre chacune : on passait ça au ralenti et on regardait, ébahis. »

Des chefs qui ont eu une influence sur lui alors qu’il était à l’Orchestre Simón Bolívar, Rafael Payare cite Claudio Abbado, Lorin Maazel qui l’avait « hypnotisé » par sa gestique et, aussi, Simon Rattle. « Pour mes débuts, un chef a été important : Sung Kwak, un Coréen, un homme merveilleux, qui m’a donné ma première classe de maître et la chance de diriger le dernier mouvement de la 5e Symphonie de Tchaïkovski. »

De Copenhague à Vienne

Dans le parcours de Rafael Payare, une chose frappe : une rencontre, avec le Philharmonique de Vienne à 34 ans en janvier 2015, concert clé dans toute sa carrière. Le lancer sur le sujet lui fait remonter un long fil. « J’ai failli ne pas me présenter au concours de direction Nikolai Malko de Copenhague, car Lorin Maazelétait président du jury. Il avait laréputation d’être froid et strict. Finalement, j’y suis allé et j’ai gagné. Après la cérémonie des prix, il y avait un dîner. J’ai salué Lorin Maazel en le remerciant et, prenant congé, il m’a répondu : “Vous ne pensiez tout de même pas vous débarrasser de moi aussi facilement ?” »

Ce soir-là, Maazel invite le lauréat à son Festival de Castelton en Virginie. « “Vous ouvrirez le Festival avec Leonore III et moi je dirigerai la 9e Symphonie de Beethoven. Je vous envoie ma partition avec mes indications et je vous vois là-bas.” Il m’a envoyé sa partition. Il y avait tout : coups d’archet, doigtés, quelques changements de notes, tempos. Là, ça a commencé à tourner dans ma tête, car il y avait des choses que nous ne voyions pas de la même façon et je ne peux pas être malhonnête quand je fais de la musique. »

Je jouais dans l’Orchestre national des jeunes. Nous étions 150 ou 160. Un jour, Giuseppe Sinopoli est venu diriger l’ouverture de Rienzi de Wagner. Normalement, cela nous prenait beaucoup de temps pour déroger à nos habitudes, mais avec Sinopoli, juste par son énergie, en quelques secondes le son de l’orchestre avait changé. Cela a fait une telle impression sur moi que je me suis dit : “J’aimerais faire cela un jour.”

Arrivé à Castelton, Payare a peur de la réaction de Maazel, mais celui-ci ne bronche pas et l’invite pour un verre de vin. « Là, il commence à me parler des orchestres et de la manière de diriger : “Il y a des orchestres que vous devez guider et ceux où vous pouvez juste glisser et danser. Quand vous dirigerez le Philharmonique de Vienne, ce qui vous arrivera, vous allez voir, c’est la seconde manière.” Je me suis dit : ça y est, il est déjà ivre ! Le Philharmonique de Vienne ? Peut-être un jour, avant ma mort. »

Lorin Maazel décède le 13 juillet 2014. « Je suis allé aux funérailles à Castleton. Fin juillet, je reçois un courriel me disant que le Philharmonique de Vienne veut me parler d’une semaine de concerts en janvier. C’était la semaine réservée à Lorin Maazel. Il leur avait parlé de moi et je n’en savais rien. »

Maazel devait diriger la 3e Symphonie de Bruckner. Rafael Payare n’allait pas se casser les dents là-dessus. « Il y avait une pièce de Maazel, The Giving Tree, avec son épouse en narratrice. Nous l’avons gardée. Pour le reste, j’avais gagné le Concours Malko avec le 1er mouvement de la 4e Symphonie de Tchaïkovski, ils ont pensé que c’était un lien intéressant. » Restait la pièce d’ouverture. « Je me suis simplement dit : “C’est le Philharmonique de Vienne, diriger du Richard Strauss avec eux ça doit être le rêve.” J’ai donc suggéré Don Juan. »

Le coup de poker fonctionne et Payare se retrouve à diriger à Vienne l’un de ses compositeurs de prédilection. Première répétition : Don Juan ! « Quand on arrive au solo de violon avec un pianissimo qui pose un problème de texture à tous les orchestres, j’ai juste souri et j’ai dit : “Mais c’est ça !” Tout le monde a souri et nous avons eu une semaine que je n’oublierai jamais. »

Après, ce sont les réinvitations, les autres orchestres, le premier poste à Belfast, le second à San Diego et désormais à l’OSM. Les agendas et entretiens minutés tout comme les espaces rédactionnels qu’on ne peut étendre à l’infini font que livre reste ouvert. Le remplir sera passionnant.

Trois inspirations primordiales

José Antonio Abreu (1939-2018). Économiste, musicien, pianiste et éducateur vénézuélien. Il est le concepteur, fondateur et directeur dès 1975 d’El sistema, un vaste mouvement de développement psychosocial des enfants du pays à travers l’éducation par la musique et amenant la création d’un réseau national d’orchestres d’enfants et de jeunes. Les écoles de musique, appelées núcleos, constituent le noyau du système qui emploie 1500 professeurs. Il a été ministre de la Culture en 1983.

 

Lorin Maazel (1930-2014). Né à Neuilly, en France, l’Américain Lorin Maazel est l’un des rares chefs enfants prodiges. Il dirige le Philharmonique de New York sur invitation de Toscanini à l’âge de 12 ans. Sa carrière est marquée par une blessure d’amour-propre : ne pas avoir été choisi pour succéder à Herbert von Karajan à la tête du Philharmonique de Berlin. Âgé de moins de 30 ans, il y avait gravé des enregistrements exceptionnels. Maazel est probablement le chef à la plus élégante gestique de tous les temps.

 

Giuseppe Sinopoli (1946-2001). Chef trop tôt disparu, le compositeur italien Giuseppe Sinopoli reste une énigme absolue du monde musical. Souvent vilipendé, voire honni (par Leonard Bernstein notamment), auteur d’enregistrements exécrables (Zarathoustra à New York, par exemple), il a laissé par ailleurs quelques disques ou concerts frappés du sceau du génie.


En concerts avec l’OSM

Du 19 janvier au 2 février. Goubaïdoulina : Fairytale Poem. Mozart : Concerto pour piano no 24 avec Charles Richard-Hamelin. Ravel : Ma mère l’Oye, suite.

 

Du 2 au 16 février. Estévez : Mediodía en el Llano, Chostakovitch : Concerto pour violoncelle no 2, Dvořák : Symphonie no 7.