Rafael Payare est là pour nous surprendre

Le nouveau directeur musical de l'OSM, Rafael Payare (ici photographié lors du concert de dimanche après-midi), risque de surprendre par la tenue et la maturité de ses interprétations. 
Photo: Antoine Saito Le nouveau directeur musical de l'OSM, Rafael Payare (ici photographié lors du concert de dimanche après-midi), risque de surprendre par la tenue et la maturité de ses interprétations. 

Trois jours après l’annonce de sa nomination au titre de 9e directeur musical de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM), Rafael Payare dirigeait son nouvel orchestre dans une Maison symphonique vide pour une webdiffusion gratuite dimanche après-midi. Un concert éclairant, qui sera disponible pendant une semaine.

Ceux qui attendaient des paillettes, des emportements et des effets en auront été pour leurs frais. Le chef ne s’est aucunement laissé griser par l’exaltation du moment. Si Rafael Payare risque de nous surprendre, c’est davantage par la tenue et maturité de ses interprétations.

Quel programme ! On pouvait voir dans l’alliance de la carpe et du lapin, Le carnaval romain de Berlioz et la 1re Symphonie de Brahms, un concert hautement symbolique malgré lui. Le carnaval romain, héritage Dutoit, la 1re de Brahms, les contrées germaniques chères à Kent Nagano, qui a dirigé cette symphonie pour la dernière fois en février 2019.

Au terme d’un processus de sélection et à l’aube d’une nouvelle ère de l’OSM, le menu tenait aussi pratiquement d’une psychanalyse collective. Le carnaval romain est le symbole absolu, avec Le tombeau de Couperin de Ravel, de ce que Payare devra faire imploser : des réflexes faciles et un manque d’imagination entraînant un ronronnement de répertoire. En l’occurrence le remède est simple, puisqu’il y a d’autres ouvertures de Berlioz : Le corsaire, Benvenuto Cellini, Les francs-juges, Rob Roy

La 1re de Brahms est un défi majeur. Elle fut le ver dans le fruit du parcours montréalais du chouchou du public Vasily Petrenko, le meilleur, avec Juanjo Mena, des chefs invités par Kent Nagano avant l’annonce de son départ. Verdict du Devoir sur les errances stylistiques brahmsiennes de Petrenko en 2017 : « Ce n’est pas trop grave, tant que Petrenko reste un chef invité auquel on donne les bonnes choses à diriger. » En d’autres termes, n’en faites surtout pas un directeur musical !

Maître de la tension

C’est au souvenir de cet aspirant déçu et du niveau intellectuel et orchestral implanté dans cette symphonie par Kent Nagano que se confrontait dimanche Rafael Payare. Il a largement réussi le test, mais pas forcément de la manière attendue.

Dès l’ouverture de Berlioz, prise sans l’ivresse des grands démiurges (Munch, Paray), il était clair que Rafael Payare visait avant tout la tension et la plénitude harmonique en faisant sonner l’orchestre et remplissant l’espace sans mettre personne en danger dans un orchestre distancié. Pierre-Vincent Plante nous manquait beaucoup au cor anglais, car l’orchestre c’est aussi le son d’individus (voir à ce propos le remarquable livre du confrère au Figaro Christian Merlin, Au cœur de l’orchestre, paru en 2012). Certains, un jour, seront difficiles à remplacer dans « l’OSM de Payare ».

Tension harmonique à une époque qui ne jure que par les tempos et les accents : on dirait le credo de Daniel Barenboïm. De fait, la 1re Symphonie de Brahms était ainsi organisée, visant la plénitude dès le fort poids des contrebasses (notées « pesantes » par Brahms) dans le portique d’entrée.

Il n’y a rien de velléitaire dans l’approche musicale de Rafael Payare. Son interprétation est construite avec concentration. Le chef identifie des séquences musicales, agence une dramaturgie et prête attention aux imbrications des phrases des bois et des cordes pour assurer un chant au long souffle. Le 3e mouvement est ainsi construit comme une efflorescence musicale.

Dans le volet conclusif, Payare est très proche de la vieille tradition germanique mettant en avant la puissance de l’orchestre (le climax avec timbales comme un cataclysme, à 1 h 00’17” de la vidéo) et ralentissant le choral aux cuivres à la fin comme un portique avant un assaut final. Surprise, pour un chef qui « débride le son », Payare joue avec bien peu de hargne sur les ruptures de ton animato ou marcato.

Une 1re de Brahms enregistrée en vidéo en Suède avec Kent Nagano permet à chacun de se faire une idée sur les différences esthétiques Payare-Nagano. Un exemple parmi d’autres illustre ce qui nous avait d’emblée plu avec Payare : sa manière d’empoigner les phrases plutôt que de les dessiner et de les pétrir : la 1re minute du 2e mouvement (33’50 dans la vidéo Payare, 17’11 dans celle de Kent Nagano).

La différence peut sembler minime. Elle est majeure et nous promet de beaux lendemains.

  

Rafael Payare dirige la Première de Brahms

Berlioz : Le carnaval romain. Brahms : Symphonie n° 1. Orchestre symphonique de Montréal, Rafael Payare. Webdiffusion en direct, dimanche 10 janvier 2021 à 14 h 30. Concert diffusé jusqu’au 17 janvier.