Concerts classiques - Jeune premier cherche instrument

Yossif Ivanov était très attendu pour son retour au Québec, un peu plus d'un an après sa brillante victoire au Concours Musical International de Montréal. Pour ceux qui nourriraient encore quelque doute, le jury ne s'était pas trompé: Yossif Ivanov est un grand violoniste. C'est aussi un artiste mûr. À le voir dominer esthétiquement Beethoven aussi bien qu'Ysaÿe, on a peine à croire qu'il n'aura 18 ans que dans quelques jours.

La seconde partie du concert d'hier était un pur bijou, dans sa conception, son agencement et sa réalisation. La Fantaisie de Hauta-Aho, un Finlandais né en 1941, qui écrivit cette oeuvre en 1984 pour Dmitri Sitkovetski, comme la 2e Sonate d'Eugène Ysaÿe et le Caprice basque de Pablo de Sarasate sont des métamorphoses instrumentales autour d'un langage (Hauta-Aho) ou d'un thème (Ysaÿe et Sarasate). Le maître de ce traitement jusqu'au-boutiste de l'instrument est évidemment Eugène Ysaÿe, qui écrivit sa 2e Sonate pour le violoniste français Jacques Thibaud. Débutant par des réminiscences de la 3e Partita de Bach, il y imbrique le thème du Dies Irae, qu'il triture à l'envi selon des thématiques clairement énoncées: Obsession, Mélancolie, Sarabande, Les Furies. Cette sonate fut le grand moment du concert. Ivanov allie à la technique, transcendante, une puissance et une intensité exceptionnelles, qui culminent dans la Danse des Ombres, à laquelle s'enchaînent des Furies qui méritent ô combien leur nom.

Dans Sarasate, Ivanov est presque aussi impressionnant qu'Ilya Gringolts, le funambule invité par I Musici en septembre dernier, alors que l'oeuvre de Hauta-Aho, dont le catalogue d'effets instrumentaux s'imbrique un peu moins bien dans la trame générale, reste une partition hétéroclite d'écoute intéressante. Le violoniste belge ajoute en fin de concert un Caprice de Wieniawski en guise de rappel.

Si le virtuose est totalement dans son élément dans les pièces de la seconde partie, la première, consacrée à Bach, Mozart et Beethoven marque ses limites actuelles. Même si son Bach est assez crispé et sec (le trac?) et que l'intensité va croissant entre Bach et Beethoven, ce dernier étant plus fluide et affirmé (et merveilleusement accompagné par Sandra Murray), l'artiste en tant que tel n'a pas grand chose à se reprocher. Par contre, le couple qu'il forme avec son violon, un Gagliano de 1727, présente, notamment dans ce répertoire, de sérieuses limites: le son, même s'il projette bien, reste assez pauvre en harmoniques et en respiration, tant il manque de libération, de richesse et de finesse. Sans aller jusqu'à parler de «son de boîte», ce n'est pas Byzance!

Pour développer son art, ce violoniste extrêmement prometteur a maintenant (et pas dans trois ans; maintenant!) besoin d'un instrument à la hauteur de son talent. Avis aux mécènes et autres fondations, qui donnent parfois des Stradivarius à des musiciens falots, voire manchots, et qui ont là, en Yossif Ivanov, un grand artiste qui a vraiment besoin d'eux.