David Bowie était capable de voir de la magie

David Bowie et Louise Lecavalier avaient entre autres collaboré lors du Sound+Vision Tour, en 1990.
Photo: Archives Louise Lecavalier David Bowie et Louise Lecavalier avaient entre autres collaboré lors du Sound+Vision Tour, en 1990.

Si l’agent de La La La Human Steps n’en avait pas fait qu’à sa tête ce jour-là, Édouard Lock et Louise Lecavalier n’auraient peut-être jamais collaboré avec David Bowie. « Notre agent a été contacté par quelqu’un qui lui disait : “Notre client aimerait avoir des vidéos de vos spectacles.” Et je pense qu’Édouard avait pas trop voulu les envoyer, mais que notre agent l’avait fait quand même », se rappelle au bout du fil la danseuse et chorégraphe, jointe au matin du 74e anniversaire de naissance du maître de la réinvention de soi (le 8 janvier) et à quelques jours des cinq ans de sa mort, survenue le 10 janvier 2016.

Plusieurs événements soulignent ce week-end ces deux dates marquantes, dont A Bowie Celebration, un concert retransmis partout dans le monde vendredi et samedi. Une captation londonienne de Lazarus, comédie musicale de 2015 inspirée du roman et du film The Man Who Fell to Earth (1976), est quant à elle webdiffusée jusqu’à dimanche.

Époustouflé par les images du spectacle Human Sex (1985) de La La La Human Steps, compagnie montréalaise qui mystifie alors la planète danse grâce à son atomique conjugaison d’ahurissant athlétisme, de fiévreuse témérité et de redéfinition des rôles genrés, David Bowie invite la compagnie à en reprendre des extraits pendant sa tournée, Glass Spider. Une proposition qu’Édouard Lock et ses interprètes, déjà engagés dans la création d’un nouveau spectacle, déclinent poliment, indéniable témoignage d’une indépendance d’esprit que le Thin White Duke était bien placé pour apprécier, lui que l’on a rarement surpris à se baigner deux fois dans le même fleuve.

« La preuve qu’il ne nous en a pas voulu, c’est qu’il nous a invités à l’arrêt du Glass Spider Tour à Montréal », raconte Louise Lecavalier au sujet du spectacle présenté au Stade olympique le 30 août 1987. « Je me souviens qu’on travaillait cette journée-là et qu’on avait dû manquer la première partie [Michel Pagliaro et Duran Duran]. Je me souviens aussi que Coco [Schwab, assistante personnelle de Bowie,] était venue nous chercher dans les gradins. On est montés dans une limousine pour se rendre en arrière-scène le rencontrer. C’était surréaliste. Moi, j’avais en tête l’image de Bowie dans ses jeunes années. Bon, il était encore jeune à ce moment-là [40 ans], mais il avait changé, il avait l’air d’un homme. Il était habillé en rouge des pieds à la tête et il était extrêmement beau. J’étais très impressionnée. J’en étais muette. »

L’impression de voler

Lock, Lecavalier et Bowie se retrouvent l’année suivante à l’occasion d’un spectacle, Intruders At The Palace, organisé afin d’amasser des fonds pour l’Institute of Contemporary Arts de Londres. Celui que l’on surnommait le Picasso de la pop partage la lumière avec la danseuse québécoise et son collègue de l’époque, Marc Béland.

Le trio reprendra la même chorégraphie plus tard en 1988 à New York, dans des costumes blancs cette fois-ci plutôt que noirs, à l’occasion de Wrap Around The World, un événement télévisé imaginé par le pionnier de la vidéo d’art, l’artiste sud-coréen Nam June Paik. Au son de la pièce Look Back in Anger, tiré de l’album de 1979 Lodger, Louise Lecavalier, teint lactescent et chevelure orageuse, accueille un instant sur ses cuisses un Bowie couché sur le dos. « Ça, c’est lui qui voulait faire ça ! » lance-t-elle avec beaucoup de sourires dans la voix, près de 35 ans plus tard. « Il m’avait déjà vu le faire avec un autre partenaire. Il ne l’a pas exigé, il était trop charmant pour ça, mais il m’a dit : “I want to do the plank, I want to do the plank.” Comme il faisait de la boxe, il était capable de se tenir, il était solide. »

La La La Human Steps et David Bowie renouent en 1990 pour le Sound + Vision Tour, dont Édouard Lock assure la direction artistique. Louise Lecavalier et le danseur Donald Weikert montent sur scène le temps d’une chanson lors d’une dizaine de représentations de cette tournée. Musique : l’hymne glam rock Suffragette City, un choix de Weikert, clin d’œil à l’androgynie de sa camarade.

Comment a-t-elle vécu le passage d’un plateau de danse contemporaine à celui, gigantesque, d’un aréna ? « C’était tellement exigeant physiquement. Les musiciens, eux, sont amplifiés, mais nous, on ne l’était pas. Les spectateurs, il fallait qu’ils viennent lire ce qu’on faisait et il y en avait qui étaient assis hyper loin. Donc, il fallait projeter dix fois plus. Mais le trip d’avoir la puissance de la musique juste à côté, je n’ai pas les mots pour le décrire. J’avais l’impression de voler. Donald me disait : “Je n’ai presque plus besoin de te toucher pour te soulever.” On était high. »

Rester curieux

En invitant des artistes de danse contemporaine à performer dans un contexte populaire, David Bowie aura certainement contribué à ouvrir une fenêtre sur cet univers pour le grand public. « Mais je pense qu’il le faisait surtout parce qu’il en avait besoin. Le travail de recherche était pour lui inhérent à son travail de création. Il ne le faisait pas par opportunisme, c’était une vraie curiosité », pense celle qui, à 62 ans, présentait en octobre dernier à Munich sa plus récente chorégraphie, Stations. « Il faut rester curieux, sinon c’est sûr qu’on peut mourir jeune. »

Qu’est-ce que Louise Lecavalier a en tête lorsqu’elle repense à Bowie ? « Son visage. Son très beau visage », laisse-t-elle tomber après quelques secondes de silence. Puis rétropédalage. « Non, non, non, je ne peux pas répondre ça ! On a tellement dit que je lui ressemble, je vais avoir l’air narcissique. Ce que je veux dire, c’est que j’ai été surprise de le trouver si beau. J’ai très rarement rencontré des gens avec autant de charisme. Son charisme tenait à ce qu’il avait vécu et qui s’était accumulé en lui, même si, en même temps, il était très réservé. Il gardait un mystère. C’était un gars extrêmement moderne, mais il y avait quelque chose d’ancien dans son charme. […] Il y avait une connexion entre lui et moi. Une vraie connexion spéciale. Peut-être parce que je suis capable de voir de la magie dans les choses, dans la vie, et que lui aussi, il était capable d’en voir, de la magie. »