Ivan Moravec, itinéraire musical d’un pur

La renommée internationale d’Ivan Moravec doit beaucoup à Allan Silver et à James Goodfried, fondateurs du «label» Connoisseur Society, qui parvinrent à convaincre, en 1962, les autorités tchèques de le laisser sortir du pays pour effectuer des enregistrements. L’opération, rééditée en 1966 et en 1969, donna lieu à des disques Chopin et Beethoven mémorables.
Photo: Ivana Morvacova Archives La renommée internationale d’Ivan Moravec doit beaucoup à Allan Silver et à James Goodfried, fondateurs du «label» Connoisseur Society, qui parvinrent à convaincre, en 1962, les autorités tchèques de le laisser sortir du pays pour effectuer des enregistrements. L’opération, rééditée en 1966 et en 1969, donna lieu à des disques Chopin et Beethoven mémorables.

L’étiquette Supraphon publie enfin un substantiel coffret consacré au grand pianiste tchèque Ivan Moravec. Onze CD et un DVD viennent raviver la mémoire de ce « pianiste des pianistes » disparu en 2015 à l’âge de 84 ans.

Avec sa mallette remplie d’outils pour régler en détail le moindre marteau de son piano, Ivan Moravec ne laissait rien au hasard. Une anecdote résume bien l’éthique de travail de ce pianiste peu ordinaire. Todd Landor, directeur du label Vox, qui lui offrit en 2002 d’enregistrer la Sonate funèbre, la 4e ballade et d’autres œuvres de Chopin, avait réservé un studio à New York pour trois jours d’enregistrement. Moravec arriva avec ses outils, ses partitions, et le disque fut en boîte en moins d’une journée. « C’est normal ; j’étais prêt ! » s’amusait le pianiste. Ivan Moravec était toujours prêt.

Une carrière contrariée

« Ma vie est consacrée à un répertoire que je peux étudier sans cesse et approfondir », nous disait Moravec en entrevue en novembre 2001. Son répertoire enregistré comporte à peu près 24 heures de musique, car il ne jouait qu’un nombre restreint d’œuvres de Bach, Beethoven, Schumann, Brahms, Mozart, Chopin, Debussy et Ravel. Avec minutie, il les reprenait sans cesse, en quête de perfection.

La quête musicale d’Ivan Moravec tient en une sorte d’idéal grec : perfection de la forme et des proportions. Dans ce cadre d’architectures limpides, le propos est concentré et le contenu renferme une quête du son qui, à son acmé, se transcende en poésie la plus pure.

C’est pour cela qu’Ivan Moravec est admiré par les plus grands pianistes. Dans le livret de ce coffret, Murray Perahia écrit : « Ce qui me frappait dans son jeu, c’était l’éventail de couleurs dont il disposait, le naturel absolu de son phrasé, une technique non ostentatoire, mais supérieure, et une façon de voir profondément humaine, où l’artificiel n’avait pas sa place. » D’Ivan Moravec, Perahia vante aussi « son honnêteté et son intégrité morale totales ». C’est ce qui lui vaut de ne pas être davantage connu du grand public, puisque sa carrière fut contrariée par une volonté des autorités tchèques de ne pas lui lâcher trop de lest.

Comme nous l’avons écrit lors de sa disparition : « Ivan Moravec fut l’homme dont le passeport se perdait le plus facilement dans les arcanes de la bureaucratie tchèque, et ce, curieusement, dès qu’il envisageait un concert à l’étranger. » « Cela affecta ce qu’on peut appeler “la carrière”, mais cela ne m’a pas atteint en tant que personne et artiste », confiait-il sourire en coin. Comprenez : une carrière ne vaut pas que l’on renonce à ses convictions.

Un coffret précieux et frustrant

Avec onze disques et un DVD, cette parution, la plus importante jamais consacrée en un bloc à Ivan Moravec, triple la mise par rapport à l’estimable coffret de quatre paru en 2001.

Le DVD, fort précieux, débute par un documentaire où Moravec énonce d’emblée un précepte qui permet de comprendre son art : « Le plus bel instrument est la voix humaine. Jouant d’un instrument où le son retombe et disparaît, mon but est de soutenir le son afin de créer l’illusion du chant. »

Pour les admirateurs, le DVD vaut à lui seul le détour. On y glane le documentaire, un vieil enregistrement des 32 Variations en ut mineur de Beethoven, une sonate « Appassionata » de 1976, le 1er Concerto de Prokofiev donnée en 1967 avec Karel Ancerl, le 25e de Mozart avec Josef Vlach en 1973 et le Concerto en sol avec Vaclav Neumann en 1983.

La renommée internationale d’Ivan Moravec doit beaucoup à Allan Silver et à James Goodfried, fondateurs du label Connoisseur Society, qui parvinrent à convaincre, en 1962, les autorités tchèques de le laisser sortir du pays pour effectuer des enregistrements. L’opération, rééditée en 1966 et en 1969, donna lieu à des disques Chopin et Beethoven mémorables.

Ce qui me frappait dans son jeu, c’était l’éventail de couleurs dont il disposait, le naturel absolu de son phrasé, une technique non ostentatoire, mais supérieure, et une façon de voir profondément humaine, où l’artificiel n’avait pas sa place

 

C’est là qu’il convient de faire attention à « l’hommage » qui a été rendu ici, car les responsables de la réédition ont trituré dans le legs.

Le bloc Beethoven de Connoisseur (4e Concerto, Sonates nos 8, 14, 15, 23, 26, 27) est intégralement préservé, à l’exception des neuf minutes des 32 Variations en ut.

Dans le legs Connoisseur-Chopin, la problématique est similaire : l’enregistrement Silver-Goodfriend des ballades est utilisé pour les Ballades nos 1 à 3, à la suite desquelles est introduite une 4e ballade captée par Supraphon en 1963 ! En comparaison, à l’aveugle, celle de Connoisseur est meilleure et, par ailleurs, en totale cohérence sonore avec les trois autres, critère majeur s’il en est dans l’esprit de Moravec.

L’allégorie du verre

Évidemment, ce coffret est une bénédiction. Il fera notamment connaître Ivan Moravec à de nouveaux auditeurs. Mais pour ses admirateurs, c’est un verre à moitié vide ou à moitié plein.

Au chapitre du verre à moitié vide, on regrettera que Supraphon nous arrive une nouvelle fois avec une sélection. Il est sûr qu’une intégrale entraînerait un nombre important de doublons. Cela dit, quand aurons-nous une vraie intégrale ?

À ce titre, tous les enregistrements Supraphon sont loin d’y figurer, avec des impasses majeures. On citera l’absence de l’un des enregistrements dont Ivan Moravec lui-même, très avare de compliments sur son travail, était le plus fier : la Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur de Bach de 1987. Autre absence qui dépasse l’entendement : l’œuvre pour piano seul de Mozart, qui faisait l’objet d’un disque complet dans la précédente anthologie. Imaginez un coffret Moravec sans ne serait-ce que la Fantaisie K. 475 ! Autre enregistrement emblématique manquant : les Nocturnes de Chopin. Au chapitre Chopin, Supraphon a choisi son cycle de Préludes de 1977 (plutôt que celui, légendaire, de 1965), la Sonate funèbre de Vox (2002) et a constitué un ensemble compact de Mazurkas, que Moravec, lui, éparpillait dans ses programmes comme de petites respirations.

On notera aussi que le DVD qui nous fait bien plaisir ne peut aucunement être vu comme un « bonus », car, au final, il nous prive de disques orchestraux essentiels : Dvorak, Ravel, Franck enregistrés avec Belohlavek par exemple. Ne subsistent que les concertos de Mozart (nos 14, 23, 25) avec Josef Vlach. Le 23e aurait suffi pour sauver les Variations de Franck et le Dvorak (un CD de 1980).

De grandes satisfactions

A contrario, si l’on regarde la parution comme un verre à moitié plein, il y a largement de quoi se réjouir. Supraphon a fait un hommage« ouvert » à d’autres étiquettes, à l’exception de Haenssler, puisant chez Dorian (scherzos et quelques mazurkas de Chopin ; concertos de Schumann et Brahms avec Mata — au détriment des versions Supraphon), Connoisseur, Vox et Nonesuch.

C’est à ce dernier chapitre que l’on trouve les plus grandes satisfactions, avec le CD 11 qui reprend enfin en CD le programme Janacek (Sonate, Dans les brouillards et trois extraits du 1er livre de Sur un sentier recouvert) gravé pour Nonesuch en 1982. Le couplage avec des enregistrements Martinu et Smetana de Supraphon est parfait.

Autre legs Nonesuch sauvé et édité pour la première fois en CD : le disque Schumann (Scènes d’enfants, Arabesque) et Brahms (Opus 117, op. 76 no 2 et op. 79 no 2) enregistré également en 1982. Ce Brahms est capital dans le legs de Moravec. Le Schumann est certes rare, mais nous prive de la version Supraphon, plus aboutie. Supraphon a aussi ressuscité ici la 15e Sonatede Beethoven anciennement publiée par Connoisseur. Elle provient d’un concert à Prague en 1970.

Reste le volet français, avec deux CD complets, une aubaine, notamment pour les auditeurs européens qui n’ont eu que très peu accès aux enregistrements Vox des Estampes et des Images de Debussy. Évidemment, le traitement millimétré du son d’Ivan Moravec fait merveille ici.

Petit « twist » si symptomatique de l’esprit de cette réédition : toute la musique française enregistrée pour Connoisseur a été reprise, sauf une plage intercalée La terrasse des audiences du clair de lune, enregistrement Supraphon de 1963. Devinez quelle est la meilleure : celle, cohérente, laissée de côté, ou celle retenue ?

Il n’en reste pas moins que ces onze CD illustrent une forme de quintessence. L’héritage musical d’Ivan Moravec ne peut être que le fait d’individualités qui se distinguent par leur conscience sonore : Krystian Zimerman, Christian Blackshaw, mais désormais aussi Pavel Kolesnikov et Benjamin Grosvenor.

 

Ivan Moravec. Portrait.

Enregistrements stéréo 1962-2002, Supraphon 11 CD + 1 DVD, Su 4290-2