Avec Rafael Payare à sa direction, l’OSM change de cap

Le chef d’orchestre vénézuélien Rafael Payare
Photo: OSM Le chef d’orchestre vénézuélien Rafael Payare

Le chef d’orchestre vénézuélien Rafael Payare, 40 ans, a été choisi pour succéder à Kent Nagano à la tête de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) à compter de la saison 2022-2023. Son contrat initial est de cinq saisons à raison de 14 à 16 semaines par saison. Il portera dès septembre 2021 le titre de directeur musical désigné et devient le premier directeur musical d’origine sud-américaine. « Nous allons avoir beaucoup de plaisir. Rêver et établir les plans du voyage que nous allons entreprendre est la partie la plus excitante… après la musique ! » a dit Rafael Payare, interrogé par Le Devoir.

Le chef commencera à répéter vendredi matin avec son nouvel orchestre un concert qui sera donné en webdiffusion en direct dimanche à 14 h 30. Au programme : le Carnaval romain de Berlioz et la 1re Symphonie de Brahms.

Malgré ce sempiternel Carnaval romain au menu du concert d’intronisation, Rafael Payare a une stratégie de programmation qui ne sera pas calquée sur celle de l’Orchestre de l’Ulster, où il a été en poste de 2014 à 2019, ou sur celle de l’Orchestre de San Diego, où il vient de renouveler son contrat jusqu’en 2026. « Chaque orchestre est différent. Je vais analyser ce qui a été joué à Montréal dans les 15, 20, 25 dernières années et nous allons planifier en mêlant grandes œuvres et répertoires peu explorés. »

L’annonce de la nomination de Rafael Payare a été effectuée à travers un petit clip vidéo posté sur YouTube par l’OSM jeudi à 11 h. Lucien Bouchard, président du conseil d’administration, y cite « son sens profond de la musique, sa technique brillante et son charisme sur le podium » parmi les raisons déterminantes du choix de l’OSM.

Le profil dionysiaque

La recherche d’un nouveau chef, amorcée dès l’annonce du départ de Kent Nagano le 29 juin 2017, avait été confiée à un comité de sélection international animé par Zarin Mehta, ancien directeur général des orchestres de Montréal et de New York.

Le violon solo Andrew Wan, membre de ce comité, considère que le processus « n’a pas été trop long ». « Nous avions le mandat de choisir quelqu’un après plusieurs concerts », précise-t-il. Wan, soliste du premier concert de Payare, se souvient de son premier contact. « Nous étions tous les deux dans sa loge. Je l’ai trouvé hypersensible, très gentil. Il a beaucoup d’énergie, mais c’était surprenant de le voir aussi sensible et communicatif. »

Rafael Payare prend sa mission très au sérieux. Lui qui ne parlait pas un mot de français lorsqu’il a dirigé pour la première fois l’OSM en septembre 2018 s’exprime brièvement en français dans un petit clip. Il commence aussi notre entrevue en français. « Je suis des cours d’immersion chez Berlitz depuis novembre. » L’information nous donne au passage une idée de la date à laquelle l’entente a été définitivement ficelée.

Lors du processus, deux chefs se sont détachés : le Français Alain Altinoglu et Rafael Payare. Tout comme dans les régimes politiques, on peut parler pour l’OSM d’alternance, voire de changement de cap. À Kent Nagano, chef réputé cérébral, va succéder un chef de tempérament. L’apollinien cède la place au dionysiaque. « On va ranger les métronomes pour faire des phrases », résume un protagoniste.

La nomination de Payare a été quelque peu retardée par la pandémie et grandement facilitée par le fait que son seul vrai rival avait signé à Francfort et à Bruxelles fin 2019.

Façonner un nouvel OSM

Les chantiers qui attendent le nouveau chef sont importants et immédiats. Il va avoir pour mission de remodeler l’orchestre, dont de nombreux postes, certains majeurs, sont vacants. Il a carte blanche à compter de ce jour et ne compte pas perdre de temps. « Nous avons déjà planifié hier ce que nous allons faire dès que la situation sanitaire sera stabilisée et sécurisée. Il y a 15 postes ou plus à pourvoir. » Payare ne voit pas dans cette situation un défi mais une opportunité. « Il faut bien choisir afin que les nouveaux éléments ajoutent de la saveur au plat. »

Rafael Payare est d’ores et déjà un fervent partisan de la Virée classique. « La musique doit être accessible au plus grand nombre, j’en suis un parfait exemple : une exposition à la musique peut changer votre vie. » Payare est en effet le produit d’El Sistema, projet éducatif qui, au Venezuela, donnait accès à la musique à toutes les couches de la population. « J’ai entendu l’Ouverture 1812 de Tchaïkovski et j’ai été frappé par le thème de La Marseillaise aux cuivres. J’avais 14 ans. Quelques mois plus tard, mon frère m’a amené à une répétition. Le chef m’a tendu un cor et m’a dit : “Souffle”, et j’ai commencé à jouer du cor. C’était en février 1994. En décembre, je faisais partie de l’Orchestre des enfants du Venezuela, puis j’ai fait partie de l’Orchestre des jeunes, puis de l’Orchestre Simon Bolivar. »

Dès son premier concert avec l’OSM, en 2018, Payare avait « transfiguré » l’orchestre, selon notre compte rendu du lendemain. À nos côtés, un spectateur nous avait glissé ces mots : « Si j’étais eux, je ferais signer un contrat à ce gars dans les coulisses après le concert. »

Chose un peu étrange, avec la nomination de Rafael Payare à l’OSM, l’agence londonienne Askonas Holt accapare désormais, hors l’Orchestre symphonique de Québec, tous les grands postes de directeur alentour : l’Orchestre Métropolitain avec Yannick Nézet-Séguin, l’OSM avec Rafael Payare, les Violons du Roy avec Jonathan Cohen, la Chapelle de Québec avec Bernard Labadie et le CNA avec Alexander Shelley. C’est puissant et inédit. Il faudra compter sur les administrations artistiques pour garder une indépendance d’esprit et de programmation, notamment dans le choix des artistes invités.

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