Le Metropolitan Opera en eaux troubles

La tension est vive entre les musiciens du Metropolitan Opera, de New York, et le directeur de l’institution, Peter Gelb.
Spencer Platt Getty Images / via Agence France-Presse La tension est vive entre les musiciens du Metropolitan Opera, de New York, et le directeur de l’institution, Peter Gelb.

La situation « inacceptable et douloureuse » des musiciens et choristes du Metropolitan Opera, qualifiée d’« urgence absolue » par Yannick Nézet-Séguin, est des plus précaires. Sans salaires depuis mars, les artistes, qui font appel aux dons, ont reçu un coup de main de leur chef mardi. Un geste généreux, mais qui ne suffira pas à dénouer l’impasse.

« Yannick égalera votre don à l’Orchestre. » L’affiche d’une campagne de collecte de fonds par appariement a été publiée mardi. « Grâce à une généreuse contribution du directeur musical Yannick Nézet-Séguin et de son compagnon, Pierre Tourville, tous les dons faits du 4 au 27 janvier 2021 seront appariés jusqu’à concurrence de 50 000 , soit 25 000  pour l’orchestre et 25 000 $ pour le chœur », peut-on y lire.

« Nous avons dépassé la moitié du plafond en moins de 24 heures », se réjouit Stéphanie Mortimore, piccolo dans l’orchestre, qui s’est impliquée dans les opérations de financement. « C’est notre première campagne d’appariement. » Mme Mortimore s’enthousiasme pour ce « système qui marche bien pour les organismes à but non lucratif, car il encourage les donateurs grâce à un effet d’entraînement ». « Nous sommes reconnaissants envers Yannick pour son soutien dans des moments si difficiles et espérons que notre groupe pourra préserver ses talents pour que, lorsqu’il reviendra, il puisse trouver le véhicule d’expression qu’il mérite », ajoute la flûtiste, révélant que la campagne 2020 a rapporté 500 000  entre juin et décembre.

Un bras de fer

On est loin du compte et la tension est vive entre les musiciens et le directeur de l’institution, Peter Gelb. Adam Krauthamer, président du Local 802 de l’American Federation of Musicians, explique au Devoir : « Le cas du Met est unique. Dans les autres orchestres, des accords [liés à la pandémie] amènent les musiciens à toucher 65, 70, 75 ou 80 % de leurs salaires. Mais là, personne n’a été payé, car Peter Gelb a décidé de modifier les contrats à long terme et, pour pousser les musiciens à accepter de manière permanente une réduction salariale de 30 à 40 % avec un gel pendant cinq ans, il a simplement décidé de les affamer en espérant qu’ils craqueront. »

Dans la bouche de la directrice des communications du Met, Lee Abrahamian : « Le Met a offert 70 % de la compensation pour la durée de la pandémie, mais liée aux concessions contractuelles qui seront nécessaires pour la reprise économique à long terme du Met. Jusqu’à présent, l’orchestre n’a pas été disposé à examiner sérieusement nos propositions. Le Met a également payé la couverture médicale de l’orchestre et du chœur depuis mars. »

Les directeurs musicaux ont des attitudes variables lors des conflits de travail : Charles Dutoit était intervenu fermement auprès du premier ministre Lucien Bouchard pour les musiciens de l’OSM en 1998. Kent Nagano, qui n’était en 2005 que directeur musical désigné, à la veille de ses 14 saisons à la tête de l’OSM, s’était tenu éloigné du conflit. Yannick Nézet-Séguin définissait ainsi son rôle au Devoir, la semaine passée : « Je ne crois qu’au dialogue. Il est difficile présentement. Ce qui m’importe, c’est que les gens continuent de se parler dans l’institution. »

Les Autrichiens pour le Met

Les musiciens ont subi un autre camouflet, récemment, puisque pour le programme webdiffusé du Nouvel An, le Met a engagé des Autrichiens pour tourner en Allemagne un programme avec des solistes américains.

Un projet de l’ampleur de celui de la Saint-Sylvestre, qui comprenait une équipe de production de 40 personnes en plus des chanteurs, du pianiste et des cinq instrumentistes [qui ont également fourni les orchestrations], ne pouvait pas être réalisé à New York en raison des restrictions actuelles liées à la COVID

 

« Un projet de l’ampleur de celui de la Saint-Sylvestre, qui comprenait une équipe de production de 40 personnes en plus des chanteurs, du pianiste et des cinq instrumentistes [qui ont également fourni les orchestrations] ne pouvait pas être réalisé à New York en raison des restrictions actuelles liées à la COVID » affirme Mme Abrahamian au nom du Met.

L’argument est réfuté par M. Krauthammer de l’AFM, qui pense que l’on pouvait tout tourner à New York. « Les restrictions ne concernent que l’auditoire. Mais le Met ne veut pas payer. » M. Krauthammer admet cependant que la réalisation dudit concert avec les musiciens légitimes aurait nécessité un aplanissement à tout le moins partiel de la situation : « Quand vous attaquez quelqu’un pendant une pandémie, c’est difficile de lui demander quelque chose. »

Les restrictions ne concernent que l’auditoire. Mais le Met ne veut pas payer.

 

Si le Met plaide pour un « accord à long terme, qui fournira un cadre économique durable au cours des prochaines saisons et garantira la sécurité de leurs emplois », l’Association des musiciens souligne que « le contrat signé en 2018, valide jusqu’en juillet 2021, comportait déjà une réduction salariale de 3 à 4 % et des aménagements défavorables sur le travail dominical, le tout subséquent à une concession salariale de 7,5 % en 2014 ». Avec les propositions qui sont sur la table, « les musiciens retrouveraient leur niveau de salaire en 2038 ».