MF Doom, le Québec se souvient

Reconnu pour ses réalisations inventives, l’élusif musicien, affublé du masque métallique du personnage de Doctor Doom des 4 Fantastiques, a souvent été qualifié du «meilleur rappeur vivant». 
Photo: Peter Kramer Getty Images via Agence France-Presse Reconnu pour ses réalisations inventives, l’élusif musicien, affublé du masque métallique du personnage de Doctor Doom des 4 Fantastiques, a souvent été qualifié du «meilleur rappeur vivant». 

L’année 2020 s’est terminée sur une note sombre pour les férus de rap qui, tout juste avant le Réveillon, apprenaient le décès, survenu le 31 octobre dernier de cause inconnue, du compositeur et rappeur MF Doom, une annonce faite sur Instagram par son épouse et ensuite confirmée par son label, Rhymesayers. Reconnu pour ses réalisations inventives, l’élusif musicien de 49 ans, affublé du masque métallique du personnage de Doctor Doom des 4 Fantastiques, a souvent été qualifié du « meilleur rappeur vivant » en raison de son champ lexical riche et débridé ayant contribué à soulager le rap de certains de ses clichés.

« La nouvelle m’a complètement choquée », confie Aïsha Vertus, alias DJ Gayance, musicienne, curatrice et coanimatrice du balado Le bulletin des cousins, qui considère MF Doom comme un héros. « C’est grâce à lui que j’ai découvert la musique brésilienne » des années 1960 et 1970, une des principales influences derrière l’album classique Madvillany (2004) qu’il a enregistré en collaboration avec son complice, l’influent beatmaker Madlib.

Pour le compositeur, chanteur et rappeur KNLO, « ce qui m’a marqué chez MF Doom, c’est l’idée que la quantité [d’enregistrements qu’il a réalisés] allait de pair avec la qualité ». MF Doom laisse effectivement une discographie abondante et brillante : en plus de ses fameux albums solo (certains parus sous les noms de scène Viktor Vaughn, King Geedorah et DOOM), six robustes en duo (dont The Mouse and the Mask avec Danger Mouse, 2005), une dizaine d’albums instrumentaux (sous le nom Metal Fingers), sans compter la panoplie de EPs et de collaborations avec, entre autres, De La Soul, Gorillaz, les membres du Wu-Tang Clan, Flying Lotus et BadBadNotGood.

Riche lexique

Apparu à la fin des années 1980 au sein du groupe KMD qu’il formait avec son frère, c’est en empruntant le nom de scène MF Doom à la fin des années 1990 que l’artiste, né Daniel Dumile, imposa sa marque. Operation : Doomsday, le premier de ses six albums solo, paru en 1999 et considéré comme un des meilleurs albums de l’histoire du rap, annonce d’abord un compositeur-réalisateur curieux et féru de samples, et surtout un brillant fabricant de rimes — une analyse de ses textes le révèle un des paroliers au vocabulaire le plus riche de la scène rap américaine.

« Ah, la plume de MF Doom… Ses textes sont tellement bien écrits ! » s’emballe DJ Gayance. « Tu peux visualiser ses récits » qui, par la variété des sujets abordés, racontaient de manière poétique et plus complète l’expérience noire : « Il est né à Londres de parents d’origine trinidadienne et zimbabwéenne, il a grandi aux États-Unis, où il n’a d’ailleurs jamais demandé la citoyenneté, explique-t-elle. Il représente pour moi la diaspora noire comme venant de partout et de nulle part en même temps. »

Ce qui m’a marqué chez MF Doom, c’est l’idée que la quantité [d’enregistrements qu’il a réalisés] allait de pair avec la qualité

 

DJ Gayance assure que le son et la plume de MF Doom ont eu un impact considérable sur l’évolution du son rap québécois, particulièrement au tournant des années 2010 alors qu’apparaissait la scène alternative baptisée « piu piu » dont elle fut à la fois témoin et actrice : « Tout le monde écoutait MF Doom, la plupart des DJs en jouaient à leur auditoire », assure-t-elle, mentionnant Kaytranada, Dr MaD, Tommy Kruise et KNLO comme ayant été aussi influencés par son approche singulière du rap. Réagissant à son décès sur Twitter, Thom Yorke de Radiohead écrivait : « Je suis si triste […]. Il a été une énorme inspiration pour beaucoup d’entre nous, il a changé les choses… À mon sens, la façon dont il alignait les mots était souvent génialement choquante, utilisant le flux de la conscience [« stream of consciousness »] d’une manière que je n’avais jamais entendue auparavant. »

« Il nous a clairement marqués », dit KNLO à propos de son travail et de celui de ses confrères d’Alaclair Ensemble, dont la fantaisie et la liberté lexicale font écho à celles qui caractérisaient les raps de MF Doom. Sur le plan artistique, mais aussi par sa méthode de travail que KNLO décrit comme « hygiénique », c’est-à-dire une « manière de travailler sur une variété de projets différents qui permet de garder la flamme intacte en s’empêchant de toujours travailler sur la même chose. »

« Et sur un second point, il y a aussi son hygiène de vie — son lifestyle, poursuit KNLO. C’est un artiste qui s’est doté d’outils pour conserver son anonymat, pour conserver sa vie de famille. On le disait très terre à terre », se tenant loin des projecteurs, fuyant aussi les entrevues avec la presse. Fuyant la scène, même : durant sa carrière, il a annulé plus de concerts qu’il en a donnés, comme celui prévu à l’été 2012 au Club Soda, le seul jamais annoncé chez nous, tombé à l’eau comme le reste de sa tournée canadienne. Les rares prestations qu’il a effectivement livrées ont pour la plupart été enregistrées, indique DJ Gayance ; certaines autres auraient été offertes par un imposteur portant le fameux masque, comme à Toronto en 2010 (le vrai Daniel Dumile serait cependant monté sur scène une fois l’imposteur « démasqué » par les fans en colère).

DJ Gayance se réconforte avec l’idée que MF Doom laisse à la communauté hip-hop une œuvre aussi vaste qu’importante : « Au moins, on en a de la musique, pour longtemps ! J’espère de tout cœur que les plus jeunes l’écouteront davantage, d’abord pour y dénicher de nouvelles idées, de nouvelles influences musicales, et ensuite pour comprendre l’influence qu’il a pu avoir sur la scène locale. »

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