Le salutaire refuge des albums live québécois et de la francophonie canadienne

Pour Melissa Maya Falkenberg, ce sont les interventions comiques ou émouvantes captées sur un album «live» qui la ramènent à ce moment d’humanité partagé. Elle évoque l’intro d’«Attache ta tuque !» des Cowboys Fringants (ici en spectacle aux Francos en 2017).
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Pour Melissa Maya Falkenberg, ce sont les interventions comiques ou émouvantes captées sur un album «live» qui la ramènent à ce moment d’humanité partagé. Elle évoque l’intro d’«Attache ta tuque !» des Cowboys Fringants (ici en spectacle aux Francos en 2017).

Parce que nous sommes nombreux à languir de pouvoir revivre cet irremplaçable voyage que constitue un spectacle de musique, Le Devoir a invité cinq mélomanes de différents horizons — Gregory Charles, Melissa Maya Falkenberg, Monique Giroux, Éric Goulet et Vincent Peake — à dresser leur palmarès des cinq meilleurs albums live québécois (ou de la francophonie canadienne). Ils discutent ici du précieux succédané que représente l’enregistrement devant public depuis qu’un certain virus a rendu la vraie affaire — des musiciens fébriles, une foule euphorique, beaucoup de décibels, de la sueur, peut-être un peu de bière — impossible.

« Je suis aspirée par un album studio et je suis poussée par un album live. Avec un album live, je me lève et j’écoute ça fort », résume Monique Giroux, qui confie avoir usé ses exemplaires des classiques J’ai vu le loup, le renard, le lion et 1 fois 5, au point où « on entendait la face b quand je mettais la face a ». L’animatrice de l’émission Chants libres à Monique ajoute que, si elle avait un seul disque à apporter sur une proverbiale île déserte, toutes catégories confondues, il s’agirait sans doute de Hombre et lumière, témoignage sonore d’un spectacle donné en plein air à Toulouse par Claude Nougaro en juillet 1998.

Les albums en concert, qui ressemblent dans bien des cas à des collections de plus grands succès (mais « joués plus vite », comme le veut la vieille boutade), auront souvent servi de porte d’entrée dans une œuvre, pour ne pas dire dans un monde. Vincent Peake, qui a lancé un album en spectacle avec Groovy Aardvark en 1999 intitulé Exit Stage Dive, a 12 ans lorsque sa mère lui offre le premier disque qui le « marquera sérieusement », The Beatles at the Hollywood Bowl, tiré de deux prestations californiennes de 1964 et 1965, une plongée dans la furieuse ferveur de la Beatlemania et des assourdissantes clameurs qu’elle provoquait. « Ça m’a montré c’était quoi, le pouvoir du rock’n’roll. J’écoutais ce disque-là tous les jours. Et c’est là que je me suis dit : “C’est ça que je veux faire dans la vie.” »

Album de souvenirs

Pendant 30 minutes, Gregory Charles livre au bout du fil un savant et passionnant monologue digne de ceux dont il tissait jadis son émission Des airs de toi, à la Première Chaîne, et qu’il se permet encore parfois sur les ondes du WKND 99,5 FM. Au cours d’une même conversation, le lauréat du Félix de l’album de l’année anglophone en 2005 pour Gospel Live en noir et blanc évoquera autant A Night of Rapture Live, de la chanteuse R&B américaine Anita Baker, que le Songbook acoustique du regretté Chris Cornell, sur lequel serait consignée la « version définitive » de Black Hole Sun.

Par-delà son indéniable valeur musicale, le disque figurant en première position de son palmarès des meilleurs albums en spectacle québécois se double d’une inestimable valeur sentimentale. C’est que les parents de Gregory Charles se trouvaient à la Place des Arts le 25 août pour le concert qu’immortalise le 33 tours Live in Montreal 1965 du trio d’Oscar Peterson. Et Gregory était lui-même au Spectrum, en novembre 1990, lorsque Gino Vannelli a enregistré son Live in Montreal, numéro deux de sa sélection.

Oui, bien sûr, les incontournables Rust Never Sleeps et Live Rust occupent une place de choix dans la discothèque d’Éric Goulet, mais Welddemeure son préféré parmi les innombrables albums captés en direct de Neil Young, pour la bonne raison que le musicien a assisté en 1991 à l’arrêt montréalais de la tournée Ragged Glory(avec Sonic Youth en première partie !) que célèbre ce disque.

« Il a fait les premiers accords de Hey Hey, My My et tous les bancs du Forum se sont mis à trembler. Je n’ai jamais entendu un son de guitare aussi fort de ma vie », se souvient celui qui s’y connaît en matière de six cordes qui arrachent la tapisserie, comme le confirme l’incendiaire relecture de J’attends l’orage par laquelle culmine la portion devant public du  CD double de son groupe Les chiens, Music Hall 2001.

Pour la chroniqueuse et autrice Melissa Maya Falkenberg, ce sont les interventions comiques ou émouvantes captées sur un album live qui la ramènent à ce moment d’humanité partagé et de spontanéité dont il faut présentement se priver. Elle évoque l’intro d’Attache ta tuque ! des Cowboys Fringants (Karl Tremblay qui demande « Est-ce que tout le monde est rentré ? Êtes-vous prêts à fêter les vacances de Noël avec nous autres ? ») et Diane Dufresne qui, en généreuse pédagogue, nous apprend sur son album de 1978 à l’Olympia de Paris qu’« avant le rock’n’roll, il y avait le boogie-woogie ».

Ne pas attendre le dernier show

« On pourrait se demander pourquoi les meilleurs albums live viennent d’avant l’époque du CD », lance Gregory Charles, une question à laquelle il s’empresse de proposer lui-même une réponse. « Je pense que c’est parce que notre concept d’enregistrement était différent. Avant, on n’essayait pas d’enregistrer avec clarté les instruments, on essayait d’enregistrer avec clarté le mur de son que produisait un band », observe celui qui affectionne particulièrement les dérapages contrôlés que permet pareil type de disque.

Un solo de batterie ou de guitare de 15 minutes ? « Aucun problème avec ça », avoue celui qui a vu presque tous les grands groupes prog — Genesis, Yes, Gentle Giant — avec ses parents. « Ma mère pensait que c’était aussi profitable pour moi de m’asseoir dans une salle pour écouter des gens jouer que de jouer moi-même, et je crois qu’elle avait raison. »

Photo: Shanti Loiselle Vincent Peake est un fan des Hôtesses d’Hilaire (ici en spectacle en 2018) au point de se décrire comme un Hilairehead. «Quand ils ont sorti leur "Live à Caraquet", ma blonde pis moi, on a tassé tous les meubles, pis on s’est fait une piste de danse.»

À l’antenne de Chants libres, Monique Giroux faisait récemment tourner un florilège des chansons durant lesquelles une foule enterre l’artiste en scène (parmi lesquels Mylène Farmer, Indochine et, évidemment, Patrick Bruel). Elle assistait au mois d’août, alors qu’étaient assouplies les mesures de confinement, à une performance ultra intimiste de Catherine Major dans une galerie d’art des Laurentides. « Forcément, j’ai applaudi et, en applaudissant, je me suis dit : “Merde, ça doit bien faire 40 ans que ça ne m’est pas arrivé de ne pas exercer ces muscles-là pendant plus de quatre, cinq mois.” Et je crains que ce soit quelque chose qu’on ne puisse pas vivre à nouveau avant un petit moment. »

Ne nous reste donc plus qu’à espérer que Monique Giroux se trompe ou à imiter Vincent Peake, fan des Hôtesses d’Hilaire au point de se décrire comme un « Hilairehead ». « Quand ils ont sorti leur Live à Caraquet, ma blonde pis moi, on a tassé tous les meubles, pis on s’est fait une piste de danse. »

Melissa Maya Falkenberg explique pourquoi Le dernier show au Forum d’Offenbach fait partie de son top-5. « C’est une manière pour moi de me dire : “Maya, va voir le plus de shows possible, pour ne pas avoir de regrets.” C’est une manière de me rappeler que, contrairement à Offenbach, on ne sait jamais c’est quand le dernier show. »