Cinq fois les meilleurs albums en spectacle québécois

Photo: Angela Weiss Agence France-Presse

Exercice futile que celui de classer des disques selon leur importance ? Voyons-y plutôt une façon de provoquer l’étincelle d’une de ces discussions animées, comme on aime habituellement en avoir pendant l’entracte, au comptoir de notre bar-spectacles préféré.


LA SÉLECTION DE GREGORY CHARLES


Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Gregory Charles, musicien et animateur de «100% Greg» au WKND 99,5 FM

1. Oscar Peterson TrioLive in Montreal 1965

2. Gino VannelliLive in Montreal (1991)

3. Karkwa, Live (2012)

4. Octobre« Live » Chants dans la nuit (1978)

5. Offenbach avec le Vic Vogel Big Band, En fusion (1979)

Gregory Charles n’est pas du genre à se fendre de pareilles déclarations sans en mesurer le poids. Pour le volubile mélomane, Gino Vannelli, chanteur italo-montréalais à la crinière féline, est rien de moins qu’un « artiste miraculeux ».

« Comme Gino Vannelli est un maniaque du son, son album live n’est pas un live habituel, c’est-à-dire… qu’il sonne bien ! Et puis, toutes les pistes sont différentes de ce qu’on entend sur les albums originaux. Les choristes, les brass : c’est écœurant ! »

Aux oreilles du musicien, un album en spectacle permet de réellement soupeser ce qu’un groupe a dans le ventre. « C’est sur cet album live, encore plus que dans les albums studio, qu’on constate que Karkwa est un des plus grands groupes de l’histoire du Québec. » L’audiophile souligne que ce disque a la réjouissante particularité d’avoir été enregistré comme si on se trouvait au milieu de la salle. « Il y a quelque chose de mystique, sur cet album-là, je ne peux pas mettre le doigt dessus. Quelque part dans l’enregistrement est encapsulé l’enthousiasme du public. Ça, c’est une réussite. »

Quant à Octobre, le jeune quinquagénaire a des souvenirs « très clairs » d’avoir écouté leurs Chants dans la nuit « à répétition, des milliers de fois ». « Je le dis aux kids à qui j’enseigne : pour comprendre la musique québécoise des années 1970, il faut écouter Harmonium et Beau Dommage, mais il faut aussi écouter Octobre. »

 
 

LA SÉLECTION DE MONIQUE GIROUX

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Monique Giroux, animatrice de «Chants libres à Monique» à ICI Musique

1. Nicole Croisille, Pauline Julien, Claude Léveillée, Monique Leyrac, Michel Rivard, Fabienne Thibeault, Gilles Vigneault, Je vous entends chanter (1980)

2. Richard DesjardinsAu Club Soda (1993)

3. Daniel Bélanger, Tricycle (1999)

4. Daniel LavoieLive au Divan vert (1997)

5. Ariane Moffatt, Le petit spectacle à La Chapelle (2017)

À son grand désespoir, Monique Giroux n’a pas assisté à Je vous entends chanter, affiche toutes étoiles assemblées afin de marquer au son du répertoire de Vigneault l’ouverture du Marathon international de Montréal. Raison ? Ses amis lui avaient organisé une fête dans un restaurant japonais pour célébrer son 17e anniversaire. « Non, mais t’imagines ? Leyrac, Léveillée, Julien et Vigneault sur une même scène ! »

Bien qu’elle se dise « plutôt fan du son dans le tapis », l’animatrice a aussi un faible pour l’admirable témérité que requièrent les performances en solo ou en formation réduite, comme celle de Richard Desjardins, d’Ariane Moffatt ou de Daniel Bélanger sur le troisième disque de son coffret. « On pourrait dire que j’aime le danger. Ce serait une autre manière de dire que j’aime la vraie vie. »

Fallait être là, se plaisent souvent à proclamer les chanceux ayant vécu un spectacle historique. « Dans le cas de Phénoménale Philomène [une fresque de près de neuf minutes], oui, bon, il fallait un peu être là », reconnaît en riant celle qui a assisté à une des représentations d’avril 1991, immortalisée sur l’album de Desjardins. « Mais quand je la réécoute, je ressens à nouveau le buzz de ce soir-là. Je vous le jure : il est là sur le disque. »

 
 

LA SÉLECTION DE VINCENT PEAKE

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Vincent Peake, membre de Groovy Aardvark, Grimskunk et Floating Widget

1. Harmonium, En tournée (1980)

2. Les Charbonniers de l’enferEn personne (2005)

3. Offenbach avec le Vic Vogel Big Band, En fusion (1979)

4. Les Hôtesses d’HilaireLive à Caraquet — 15 août (2020)

5. Voivod, Lost Machine (2020)

Difficile d’imaginer une sélection plus éclectique que celle de cette figure légendaire du rock alternatif, où se côtoient à la fois métal et musique trad. « Je suis toujours impressionné par la qualité des cinq voix des Charbonniers », explique le rocker au sujet du quintette devenu quartette en avril 2019, à la suite de la mort de Jean-Claude Mirandette.

Vincent Peake prévoyait d’ailleurs célébrer le 80e anniversaire de sa mère Normande en visionnant avec elle la webdiffusion de leur Conte d’une nuit de Noël. « Un show des Charbonniers, c’est le spectacle le plus feel-good auquel tu peux assister. J’en ressors toujours ragaillardi, inspiré ben raide. »

Un album en spectacle permet aussi parfois à un groupe de rappeler ce dont il est capable. Ils étaient plusieurs à ne pas donner cher de la peau de Voivod, après la mort du guitariste Denis « Piggy » D’Amour en 2005. « Mais ils sont allés chercher, pour le remplacer, le meilleur guitariste métal du Québec, Dan Mongrain, qui a compris le jeu étrange de Piggy. »

Enregistré au Festival d’été de Québec en 2019, Lost Machine témoigne de la tournée qui a suivi l’album The Wake (2018), incontestable preuve de la vigueur de Voivod, en plus de contenir une reprise d’anthologie d’Astronomy Domine, de Pink Floyd. « Snake chante toujours super bien, Michel fesse toujours aussi fort. Ce band-là, c’est un exemple. »

 
 

LA SÉLECTION DE MELISSA MAYA FALKENBERG

Photo: Elizabeth Delage Melissa Maya Falkenberg, chroniqueuse et autrice de «Rock’n’miaou: les légendes du rock racontées aux enfants»

1. Les Cowboys fringantsAttache ta tuque ! (2003)

2. Diane Dufresne, Olympia 78

3. Stephen FaulknerCapturé vivant (2002)

4. Richard DesjardinsAu Club Soda (1993)

5. Offenbach, Le dernier show (1986)

« L’album de Faulkner, je le garde dans mon char, mais je ne devrais pas l’écouter en conduisant, parce que j’ai trop envie de taper des mains », confie celle que l’on entend régulièrement à l’émission L’effet Pogonat à Ici Musique. « Faulkner, c’est notre hors-la-loi, et j’aime le titre Capturé vivant. C’est comme si on l’avait pris et qu’on lui avait dit : Arrête de niaiser, fais-nous ce que tu fais de mieux au monde. Il se passe tellement quelque chose entre Faulkner et le public. C’est intense… comme lorsque ça fonctionne sexuellement avec quelqu’un sans que t’aies besoin de rien dire ! »

Intensité d’une autre nature, bien qu’elle soit également palpable chez Diane Dufresne. « Ça s’entend que ça vient de son fond quand elle chante à propos d’Elvis : “Y s’en fait pus des mâles comme toé !”»

L’amatrice de vieux rock’n’rolls apprécie tout particulièrement le fougueux medley par lequel se conclut l’ultime concert de la bande à Gerry Boulet (Chu un rocker/Jailhouse Rock/Slow Down/Great Balls of Fire) ainsi que les libertés que s’accorde Desjardins, sur son Au Club Soda aussi mémorable pour ses chansons que pour ses monologues au long cours.

La chroniqueuse rêve à un album semblable à celui d’Avec pas d’casque, dont le leader Stéphane Lafleur improvise toujours des présentations d’anthologie. « Desjardins et Stéphane Lafleur, ce sont deux de nos grands conteurs et de nos grands poètes. »

 
 

LA SÉLECTION D'ÉRIC GOULET

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Éric Goulet, auteur-compositeur-interprète, leader du groupe Les chiens et en solo sous le nom de Monsieur Mono

1. Plume LatraversePlume à l’Outremont (1977)

2. Michel RivardBonsoir… mon nom est Michel Rivard et voici mon album double (1985)

3. Octobre, « Live » Chants dans la nuit (1978)

4. Harmonium, En tournée (1980)

5. Offenbach avec le Vic Vogel Big Band, En fusion (1979)

Éric Goulet se souvient de la forte émotion qui l’a envahi le jour où il a déplié la pochette de Chants dans la nuit, puisé parmi la riche collection de ses tantes. « À l’époque du 33 tours, tu ne faisais pas juste écouter, tu regardais un album », rappelle le leader des Chiens.

Soulignons d’ailleurs que si les cinq palmarès présentés ici contiennent peu d’albums signés par des femmes, la chanteuse Monique Fauteux en est l’héroïne obscure, elle dont on entend la voix à la fois sur les disques d’Octobre et d’Harmonium.

« Tu vois, je fais partie de ces hérétiques pour qui la version studio de L’Heptade, c’est un album un peu… dull ? La version live est beaucoup plus dynamique. » Un sentiment auquel souscrivait aussi Vincent Peake, en vantant le jeu époustouflant du défunt batteur Denis Farmer.

Éric Goulet, alias Monsieur Mono, a placé le Plume à l’Outremont en pôle position de son palmarès, parce qu’il en aime le rare côté tendre, et le double de Michel Rivard en second, parce qu’il pourrait en réciter par cœur chacun des hilarants monologues. « Ça reste une référence de ce que devrait être un spectacle d’auteur-compositeur. Quand je prépare un show de Monsieur Mono, je fais toujours un effort pour avoir des textes de présentation qui amènent quelque chose, plutôt que de juste dire “Salut la gang, comment ça va ?”»