Le grand chamboulement dans les yeux de Yannick Nézet-Séguin

Le chef Yannick Nézet-Séguin dirigeant l’Orchestre Métropolitain dans le Requiem de Fauré, webdiffusé en novembre dernier.
François Goupil Orchestre métropolitain Le chef Yannick Nézet-Séguin dirigeant l’Orchestre Métropolitain dans le Requiem de Fauré, webdiffusé en novembre dernier.

Des concerts sans public, des orchestres d’élite sans paie depuis des mois, des agences d’artistes rayées de la carte, un public rivé à ses écrans. De nouvelles habitudes, de nouveaux auditeurs, peut-être… Comment le musicien classique québécois et canadien le plus connu a-t-il vécu 2020, et qu’est-ce qui, selon lui, ne sera plus jamais comme avant ?

« Il serait souhaitable que nous soyons capables, mondialement, d’avoir une approche semblable des choses. Pas seulement en art, mais aussi en santé publique. » À défaut de cela, « repositionner la place de la culture dans la société » serait la mission et l’examen de conscience de chaque pays. « C’est ce miroir que nous avons eu en pleine face depuis quelques mois. » Tel est le constat de Yannick Nézet-Séguin, qui réagit ainsi à la question du fossé entre l’Europe et l’Amérique du Nord dans l’écosystème de la musique classique, notamment l’été dernier.

Le filet social

« Dans la mentalité européenne, on ne veut se faire priver d’aucune liberté. Je l’ai senti chez des artistes. C’est une résistance artistique. J’admire cette attitude, mais elle a eu ses limites. Des gens ont tiré la couverture de leur bord et, finalement, maintenant, tout le monde se retrouve dans le même pétrin. » À cela, le chef oppose « les États-Unis, où on ne fait rien en raison de la menace de la responsabilité légale, au cas où quelqu’un contracterait la COVID pendant un spectacle ».

Même si Yannick Nézet-Séguin reste en « désaccord » avec le fait d’avoir été « refermé aussi tôt » (le 30 septembre), il trouve qu’ici, les gouvernements ont « navigué pas trop mal », même s’il attend de voir « comment on fera le crescendo de la sortie ». « Nous avons la chance d’avoir un gouvernement qui mentionne la culture parmi ses cinq priorités. Certes, par la suite, on a parfois des doutes par rapport aux actions qui ne vont pas dans ce sens. Mais au moins, on le dit. Aux États-Unis, le gouvernement ne dit absolument rien sur la culture. Je vois des donateurs extrêmement dévoués et passionnés par les institutions. Mais il y a un décalage incroyable entre le discours collectif et ces individus que l’on n’entend jamais. »

Pour un chef qui raisonne souvent en termes de famille avec ses ensembles, le traumatisme de l’heure, qualifié d’« urgence absolue », est indéniablement ce que vivent le chœur et l’orchestre du Metropolitan Opera à New York.

« C’est inacceptable et douloureux qu’un chœur et un orchestre de ce calibre soient sans paie depuis mars. Je l’ai dit : je ne crois qu’au dialogue. Il est difficile présentement. Ce qui m’importe, c’est que les gens continuent de se parler dans l’institution. Le dialogue est trop lent. Je ne peux pas y croire. À Philadelphie, on s’en tire, on y arrive. Le Met va y arriver comme les autres. Mais cela me montre une fois encore que, sans filet social gouvernemental, tout cela est beaucoup trop fragile. C’est le triste constat du miroir que la pandémie nous a envoyé. »

Une nouvelle respiration

L’année a-t-elle obligé un chef hyperactif à vouloir réviser son mode de vie ? « Peu importe le degré d’activité de chacun, nous avons tous été amenés à réfléchir à cela en tant qu’individus. J’espère que l’on va continuer à y réfléchir. En collectivité, d’ailleurs. »

« Si l’idée est d’arrêter de “surtravailler” et d’augmenter la qualité de vie, on inclut le temps de se ressourcer, de lire un livre, de regarder un film, d’aller voir un concert ou une pièce de théâtre. Notre contribution, en tant qu’artiste, ne sera donc jamais moindre. Alors, comme artiste, que faisons-nous ? Quand on aime, on fait sans compter, au détriment de notre santé mentale et physique », constate Yannick Nézet-Séguin, qui avoue ne s’être jamais considéré comme étant « addict à une vie trépidante ». « J’avais de la difficulté à refuser des choses merveilleuses. Mon problème a été d’apprendre à savoir dire non. Cela a été plus compliqué dans mon cas, mais pas par hyperactivité. »

L’année 2020 a privé le chef de contacts, mais les voyages ne lui manquent pas. Il pense que toutes ses interprétations ont été teintées par la pandémie. « Ce qui est beau, dans l’interprétation, c’est que cela vient de façon subconsciente. Si l’on remonte aux Symphonies de Beethoven, nous étions tellement excités de nous retrouver que, malgré l’acoustique — qui aurait favorisé des tempos plus mesurés —, nous ne pouvions retenir l’ébullition. Pendant le reste de la saison, il y a eu cette mélancolie, cette façon de prendre le temps de souffler entre les notes. La Messe en si de Bach en a été très affectée. Nous l’avons vécu comme un moment privilégié. C’était comme si chacun de nous avait sa prière à un dieu, quel qu’il soit, une spiritualité qu’on mettait en commun et qu’on lançait dans l’univers. »

Pour Yannick Nézet-Séguin, il est difficile de dire ce qui va rester musicalement. « Je souhaite que cette respiration dans l’acte de faire de la musique reste, tout comme je souhaite que, dans la société, la respiration reste et qu’on pense moins à la productivité à tout prix. » Cela n’empêchera pas des moments d’euphorie, à la réouverture des salles, d’affecter eux aussi l’interprétation, d’après le chef.

Rendez-vous manqué

Durant ces neuf derniers mois, Yannick Nézet-Séguin s’est mis au piano et a travaillé des partitions. « J’ai étudié le Ring de Wagner, même si je n’ai pas de Ring prévu. J’ai joué de tout, de Bach à Éric Champagne, en passant par Schubert et Debussy. Me donner du temps pour moi-même en tant que musicien avec le piano, ça nourrit. Graduellement, je le sens en dirigeant. »

Pense-t-il à des concerts où il jouerait un concerto de Mozart en dirigeant du clavier ? « Je vous le donne en mille ! » s’exclame-t-il. Le projet est dans l’air. Pas encore au stade concret. Ce retour du piano dans sa vie avait germé après Le voyage d’hiverde Schubert avec Joyce DiDonato à Carnegie Hall, en septembre 2019. Le temps d’arrêt de la pandémie lui a donné un heureux coup d’accélérateur : « C’est important de renouer avec cet aspect-là de ma vie de musicien. »

C’est inacceptable et douloureux qu’un choeur et un orchestre de ce calibre soient sans paie depuis mars. Je l’ai dit : je ne crois qu’au dialogue. Il est difficile présentement. Ce qui m’importe, c’est que les gens continuent de se parler dans l’institution. Le dialogue est trop lent. Je ne peux pas y croire.

Parmi les rendez-vous manqués des derniers mois, il y a celui de la place de la culture et de la musique à la télévision. « J’ai eu le pif pour bien des choses, mais certaines m’ont bien étonné. Par exemple, je m’étais dit que, si la pandémie se calmait et que ça recommençait en été, ça recommencerait sans qu’on pense aux vacances d’été. Eh bien non, tout le monde a pris des vacances. Ce n’est pas un reproche, mais je nous imaginais plus flexibles comme société. »

« Pareillement, je m’étais dit qu’à Radio-Canada, il y aurait beaucoup moins de contenu et que cela allait être le moment ou jamais… Mais non, on a manqué un rebond des arts à la télévision. » L’OM se compte « chanceux », avec un projet sur deux grands réseaux : celui avec le TNM pour Télé-Québec et la Pastoraleau mont Royal pour Radio-Canada. « Même si j’ai beaucoup de gratitude, je me demande pourquoi il n’y en a pas eu des dizaines d’autres », s’interroge le musicien.

Sur la place de la vidéo et de la webdiffusion à l’avenir, Yannick Nézet-Séguin considère que « nous allons avoir des réponses pendant la transition. On va recommencer en crescendo et, pendant ce crescendo, on va voir ce qui peut stimuler notre dialogue avec le public et étendre notre portée en tant qu’institution. À l’OM, notre mission a toujours été de promouvoir la musique et d’aller vers les gens. La vidéo va permettre de toucher des gens qui ne peuvent plus se déplacer. Je souhaite que la vidéo rejoigne des gens dans des résidences, ou qui ne pourraient pas se permettre d’aller en salle pour telle ou telle raison. Je ne crois pas au fait que la vidéo vienne en compétition avec les spectateurs qui vont en salle. Les gens sont tous un peu écœurés d’être devant leur écran. À tout prendre, c’est mieux que rien, mais ce n’est pas comme d’y être ».

« Par contre, l’une des choses dont on parle peu et qu’on a gagnées pendant la pandémie, c’est, au-delà du concert, tout ce qui entoure la communication. J’ai aimé pouvoir parler à des étudiants de Juilliard, de Curtis, de Toronto, de Colombie, du Venezuela, sans que personne ne se déplace en avion. On se laisse se mettre en contact par Internet plus régulièrement. »

Un avenir différent va aussi se dessiner avec cette « nouvelle sensation de confort qu’on a eue à avoir des caméras autour de soi ».

 

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