«Normal de l'Est»: Connaisseur Ticaso mise tout sur son retour

Sur «Normal de l’Est», Connaisseur Ticaso modernise le bon vieux son brut du rap québécois des années 2000.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sur «Normal de l’Est», Connaisseur Ticaso modernise le bon vieux son brut du rap québécois des années 2000.

Le Connaisseur met la barre haut : son premier album officiel en près de 20 ans de carrière, Normal de l’Est, sera aussi le tout premier disque québécois de 2021, attendu avec une coupe de champagne sur le coup de minuit, le 31 décembre. La nouvelle année en rap québécois démarre ainsi en lion puisque ce disque confirme avec autorité le retour de la légende du rap montréalais, auteur de quelques succès underground comme les incontournables Sur le corner (avec Méchant Style, 1999) et À Montréal (2007).

L'album «Normal de l’Est» de Connaisseur Ticaso

Lorsque le Connaisseur a présenté le 27 novembre dernier La rue m’appelle encore, premier extrait de Normal de l’Est, la « raposphère » québécoise s’est enflammée. C’est du lourd : sur un instrumental anxiogène et ingénieux concocté par l’incontournable compositeur Ruffsound, complice du Connaisseur depuis le milieu des années 2000, le rappeur résume avec l’intensité de ses premières années ce qui motive son retour à la scène : « La rue m’appelle encore j’l’écoute c’est pas des jokes / Elle m’offre de pimp, frauder, veut m’fronter d’l’héroïne pills et d’la coke / Si ce rap shit bump pas, j’saute back plus deep qu’auparavant […] Plus rien à perdre yo laisse faire c’est tout ou rien j’fonce. »

« C’est en travaillant de 9 à 5 que j’ai compris que je n’y arriverais pas » dans cette vie rangée, laisse tomber Ticaso, lucide. Il était pourtant sur une bonne voie, après avoir passé une dernière décennie chaotique, assortie d’un séjour en prison. « Ensuite, j’ai décidé de laisser de côté le crime, de retourner à l’école et d’aller travailler. » Tout ça était tout à fait légal, mais ennuyant. « Je travaillais pour le paycheck, c’est tout. Travailler tous les jours juste pour gagner de l’argent, c’est différent que de travailler dans un job que t’aimes vraiment. Tout d’un coup, être payé pour faire du rap, ça devenait pas mal plus attirant — d’autant plus qu’il y a pas mal plus d’argent dans le rap québécois aujourd’hui. »

Ce disque, c’est mon chemin de vie. J’ai mis du temps à comprendre que c’était ce que je devais faire, que le rap m’apporte de bonnes choses.

Ce qui n’était vraiment pas le cas il y a 20 ans, au moment où l’artiste de Saint-Léonard perçait la scène underground grâce à la chanson Sur le corner, d’abord parue sur la compilation Montréalité, puis sur le mixtape Apéro, en duo avec Méchant Style. Les années 2000 ont été fertiles pour le rappeur, qui formait aussi le duo Blok B avec King ; or, Ticaso, férocement indépendant, finançait ses projets musicaux avec de mauvais coups, raconte-t-il, ce qui l’a conséquemment éloigné de son objectif, pour ainsi dire.

« Ce que je raconte [dans mes textes], c’est mon histoire, résume Ticaso. Et ceux qui disent que c’est de la glorification d’un style de vie, c’est qu’ils ne viennent pas du milieu, et je me fous de leur opinion. Entre nous, on se comprend, et on ne se laisse pas abattre : ce qui nous arrive de bon, on le célèbre — mon ami sort enfin de prison, je suis content ; on est fiers qu’il ait survécu à ça, mais ce n’est pas glorifier le crime ! » insiste le rappeur, dont la plume donne sa pleine mesure sur des chansons comme Quand la rue parle, STL Vice, épatant récit d’une saisie record de cocaïne à l’aéroport montréalais dans les années 2000, et la plus coulante La vie des gens street et célèbres, une des deux collaborations sur l’album avec son ami Kasheem, abattu à Laval au début du mois de décembre : « Malheureusement, ce n’est pas la première personne que j’ai perdue dans la rue. C’est juste très triste, mais [l’assassinat de] Kasheem n’a pas été l’événement qui m’a remis en question : ça fait longtemps que je réfléchis à tout ça… »

C’est ce rapport au mode de vie de la rue que le Connaisseur nous permet d’explorer avec lui sur Normal de l’Est. Les textes du rappeur, acteur et témoin des quartiers chauds de la métropole sont encore mieux fignolés qu’à ses débuts : des images chocs, des rimes intelligentes, une transparence éclairante. Sa prosodie est aussi captivante qu’auparavant : des rafales de syllabes précisément rythmées, sur ce ton linéaire qui insuffle une tension constante aux chansons, sauf sur les deux ou trois plus légères de l’album, la fameuse Cold Sweats et son refrain R&B chanté par Dunnï, Original chilleur sur un beat repiqué à James Brown, l’ambiance cool jazz de Gentleman’s, avec le vieux pote Baxter Dexter.

Ruffsound assure la judicieuse réalisation de cet album, auquel collaborent également les compositeurs Ajust, Realmind, Kable Beatz et Nicholas Craven, entre autres. Car sur Normal de l’Est, le Connaisseur évite les pièges des tendances trap et drill en choisissant plutôt de moderniser le bon vieux son brut du rap québécois des années 2000. « J’avais pris la décision que, si je devais revenir au rap, je n’allais pas changer mon style, assure Ticaso. Parce que les nouveaux styles [trap, drill], j’aime parfois, mais pas souvent ; je pourrais faire une chanson ou deux pour essayer, mais ce n’est pas moi. Je me dis aussi : mieux vaut rester avec mon son que d’essayer de copier les autres, c’est ce que mes fans voudraient. »

« Ce disque, c’est mon chemin de vie. J’ai mis du temps à comprendre que c’était ce que je devais faire, que le rap m’apporte de bonnes choses. Je me souviens que, dans le temps, quand je rappais, ma vie allait beaucoup mieux. Quand j’ai arrêté de rapper, c’est là que j’ai eu plein d’affaires, que des bad trips m’arrivaient, que rien ne fonctionnait bien pour moi. Je l’ai compris de manière spirituelle : c’est comme si je m’étais égaré de mon chemin. Aujourd’hui, je suis de retour, à faire ce que je suis censé faire », conclut le rappeur, qui a déjà annoncé la sortie en 2021 d’un second album.

Normal de l’Est, de Connaisseur Ticaso, paraîtra à minuit le 1er janvier, sur étiquette Joy Ride Records.