Vitrine du disque - Quand Bowie le rebelle montrait les crocs

DIAMOND DOGS

30th anniversary, 2 CD edition, David Bowie, EMI

Il y a déjà trois pleines décennies, houlà qu'on est vieux, David Bowie disait à qui voulait l'entendre, c'est-à-dire à toute la presse rock, alors aussi florissante que crédule, que c'en était fini du rock. N'avait-il pas deux ans plus tôt mis à mort son Ziggy à lui (bien avant le Ziggy de l'autre), ce personnage d'ultime rockstar qui les résumait toutes, les caricaturait toutes, les exacerbait toutes et les dénonçait toutes dans leur fatuité et leur fatale brièveté? Le problème se posait alors: que faire après la fin? Tout en se cherchant une nouvelle raison de vivre, Bowie continuait d'enregistrer des disques, brillantissimes parce que le gaillard ne savait être que brillant en ce temps-là: le très extraterrestre Aladdin Sane, l'album de reprises des années 60 Pin-Ups. Et puis arriva 1974. L'année de Diamond Dogs.

Diamond Dogs, c'est l'album de Rebel Rebel, dirait-on aujourd'hui, parce que c'est tout ce que l'histoire a retenu: ces formidables quatre minutes trente de rock'n'roll qui font depuis partie de tous les spectacles du roi David. L'album avec la bite manquante, ajouteraient les amateurs de trivia. Mais si, rappelez-vous, c'était cette pochette à la fois horrible et fascinante, ornée d'un dessin outré de Guy Peellaert (alors très en vogue avec son livre Rock Dreams), où l'on voyait un Bowie mi-homme mi-chien: la bistouquette plutôt apparente du cador ayant choqué l'Amérique (coup de pub?), on avait eu vite fait de castrer la bête. La belle affaire.

L'histoire derrière l'histoire est plus intéressante. Diamond Dogs, apprend-on dans le très consistant petit livre inclus dans cette réédition anniversaire, est d'abord le résultat tronqué d'un rêve: Bowie avait décidé d'adapter en comédie musicale rock le 1984 de George Orwell, et le travail était bien avancé lorsque la veuve Orwell opposa son veto. Pas longtemps démonté, le filiforme jeune homme à la tête plus carotte que jamais conserva du projet Orwell les morceaux les plus détachables — We Are The Dead, 1984, Big Brother — et s'appliqua à réussir quelque chose de moins ambitieux, mais non moins valable à long terme: un disque de fichues bonnes chansons. Outre Rebel Rebel, d'autres pépites émergèrent: la chanson-titre, la superbe ballade Rock'n'Roll With Me, la délicieusement perverse Sweet Thing. Si le rock était mort, pas Bowie. Des mondes restaient à explorer. Bowie, on le sentait déjà à l'intro de guitare très Shaft de 1984, allait entrer dans la période rhythm'n'blues de Young Americans et Station To Station. Suivrait la période berlinoise avec Brian Eno, et combien d'autres détours, reculs et avancées encore.

De toutes les chansons inédites, prises alternatives, remixages et raretés qui composent le second CD (dont plusieurs extraits de la comédie musicale en chantier), c'est certainement la reprise de Growin' Up, morceau alors inconnu d'un jeune auteur-compositeur montant du nom de Bruce Springsteen, qui en dit le plus long sur ce moment charnière dans la carrière de David Bowie. Privé d'Orwell, l'homme avait pris en main son destin et compris qu'il valait mieux écrire l'avenir lui-même. Growin' Up, proposait Springsteen. Message bien reçu.

Sylvain Cormier

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PAMPLEMOUSSI

Geneviève Castrée

(L'Oie de Cravan)

Il fallait sans doute quelqu'un comme Benoît Chaput (poète et éditeur à l'enseigne de L'Oie de Cravan) pour réaliser un projet aussi intrigant que cet album musical de la bédéiste québécoise Geneviève Castrée. De grande dimension (12 X 12 pouces), cette bande dessinée s'accompagne d'un 33 tours vinyle sur lequel on découvre de courtes chansons naïves et envoûtantes. Comme à l'intérieur de l'ouvrage, ces pièces de Castrée révèlent un imaginaire fortement poétique où la spontanéité guide une étrange détresse. On assiste donc aux rêveries, parfois effrayantes, d'une jeune fille aussi courageuse qu'excentrique. Musicalement, cette forme de chanson se rapproche davantage d'une musique folk à la dimension aérienne et ensorcelante. De plus, Castrée se libère d'un quelconque modèle en suivant ses instincts vers une instrumentation âpre et sèche. Dans le meilleur des cas, on suggère de feuilleter les images de Pamplemoussi en écoutant cette voix charmante qui se distingue de la masse. Un très bel objet à posséder.

David Cantin

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CREATURE COMFORTS

Black Dice (DFA)

En ce moment, le bruit extrême compte plusieurs adeptes un peu partout en Amérique. De Michigan à New York, des formations comme Wolf Eyes, Nautical Almanac ou Hair Police s'amusent à déplaire en renouant avec une musique agressive et dérangeante. Dans un pareil contexte, on se doit de souligner l'apport indéniable d'un groupe comme Black Dice. Plus complexe en un sens, ce quatuor vient à l'origine du milieu des arts visuels. Après les dérangements sensoriels de Beaches & Canyons, Creature Comforts (toujours sur DFA) malmène de nouveau certains repères associés au rock, de même qu'à la musique électronique. Pas toujours facile d'accès, les recherches sonores de Black Dice croisent plusieurs chemins à la fois. De l'ambiant au rock psychédélique, ces collages déstabilisent sans jamais se perdre complètement à l'horizon. Ainsi, Aaron Warren, Eric Copeland et Bjorn Copeland font table rase pour mieux renaître sur chaque album. Décidément, ces trafiqueurs new-yorkais apportent un peu d'instabilité dans le créneau (parfois redondant) des musiques expérimentales.

David Cantin