Le casse-tête sanitaire crée des frictions sur la scène de l’OSM

Lors d’un concert de l’OSM célébrant le temps des Fêtes, les choristes étaient disposés dans les gradins plutôt que sur la scène.
Antoine Saito Lors d’un concert de l’OSM célébrant le temps des Fêtes, les choristes étaient disposés dans les gradins plutôt que sur la scène.

L’application de mesures de protection sanitaires est un casse-tête pour les orchestres. Au risque que le confort et le sentiment de sécurité des uns se fassent au détriment des autres, dénoncent des choristes, qui estiment avoir inutilement fait les frais de la pose de parois individuelles de plexiglas lors d’un concert de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM). Une pratique qui a été mal reçue, au point où l’Union des artistes (UDA) a dû s’en mêler.

Absente des recommandations du Guide de normes sanitaires de la CNESST, la pose de plexiglas a été demandée par les instrumentistes de l’orchestre à l’occasion d’un concert célébrant le temps de Fêtes sous la direction de Bernard Labadie, plus tôt ce mois-ci.

Par courriel, Pierre Blanchet, directeur du service aux membres et des communications, confirme que « des membres de l’équipe des relations du travail de l’UDA ont dû intervenir dans la production », tout en précisant que l’UDA ne peut pas « révéler la nature des interventions » et « ne peut commenter publiquement cette situation ».

Trois choristes ont fait part de leur inconfort au Devoir, ce choix de configuration trahissant, à leur avis, une approche « à géométrie variable » inéquitable. Ce choix était au surplus incompatible avec les gradins, trop exigus pour arranger toutes les silhouettes, expliquent-ils. « Je me suis sentie comme un musicien de deuxième classe. On ne voulait pas de nous et la seule condition était que l’on soit très loin, avec des plexiglas », raconte Marie-Josée Goyette, choriste à l’OSM depuis 20 ans.

Il appert que mettre les chœurs sur les gradins et les faire chanter ainsi était aussi un compromis musical. « Ce n’était pas la disposition que j’avais prévue. J’aurais préféré avoir les choristes sur la scène », a confirmé au Devoir le chef Bernard Labadie, avant de renvoyer Le Devoir à la direction de l’OSM.

De son côté, l’OSM affirme avoir porté une oreille attentive aux inconforts formulés à cette occasion, et offert des compromis. « Il y a eu une communication avec l’UDA au début des répétitions, au moment du concert et après le concert », confirme la directrice de la programmation, Marianne Perron. Elle nie par ailleurs que la sécurité des instrumentistes ait été assurée au détriment du confort des choristes. De même qu’elle réfute l’idée de « musiciens à deux vitesses » ce soir-là.

Une demande clivante

Mme Goyette n’est pas d’accord. « Personnellement, je n’ai pas eu à composer avec les difficultés avec lesquelles les collègues en surpoids ont eu à vivre », mais il est clair que « c’était conflictuel comme ambiance ». Deux autres choristes ont confié au Devoir partager sa lecture en émettant le souhait de ne pas être nommés de peur d’essuyer des réprimandes. Si Marie-Josée Goyette parle, c’est parce qu’elle a « un autre gagne-pain », explique-t-elle. « Si je suis rayée de la liste à l’OSM, je ne me retrouve pas à la rue, ce qui n’est pas le cas pour la majorité de mes collègues. »

Les trois choristes avec lesquels Le Devoir a échangé comprennent la peur légitime qui a pu motiver la demande des musiciens. Mais la manière dont la mesure leur a été communiquée les a choqués. « Sébastien Almon [le directeur des tournées et opérations artistiques de l’OSM] nous a dit que les plexiglas étaient une condition sine qua non. Sentir qu’il n’y a aucune marge de manœuvre, ça, c’est désagréable. »

Oui, il y a des choses sur papier, mais semaine après semaine, on comprend qu’on a besoin de se sentir un peu plus en sécurité

Le président du comité des musiciens de l’orchestre, Stéphane Lévesque, se défend d’avoir fait de ces dispositifs une condition sine qua non à ce concert choral. Un courriel obtenu par Le Devoir, daté du 30 novembre, précise pourtant, sous la plume de M. Almon, que : « La présence même du chœur est un compromis avec les musiciens (placement dans les bancs du chœur plutôt que sur scène, plexiglas). Ce fut la condition pour confirmer le projet de demain. »

Marianne Perron tempère : « Les musiciens ne nous ont pas imposé quelque chose. Nous avons trouvé des solutions ensemble comme nous le faisons chaque semaine. On le fait pour le bien-être de tous. » L’OSM ne ferme d’ailleurs pas la porte à d’autres solutions lorsque l’occasion se présentera de travailler à nouveau avec le chœur. « Nous sommes tous à la recherche des meilleures pratiques et essayons de suivre l’actualité, la science, de semaine en semaine. »

Les limites du plexiglas

Pour justifier les demandes du comité des musiciens, M. Lévesque a dit s’appuyer sur les « recommandations du Guide de santé de la Guilde des musiciens » daté du 22 mai. Or, ce document était un document de travail interne en vue de la préparation du Guide officiel de la CNESST publié, lui, en juin et révisé en septembre. « C’est la première fois que j’entends parler [du fait] que quelqu’un se sert de cela », a commenté Luc Fortin, président de la Guilde, lorsque Le Devoir l’a interrogé sur cette pratique. Nous recommandons de suivre à la lettre les normes de la CNESST, point à la ligne. »

Or, le Guide en vigueur ne recommande pas l’usage de plexiglas sur scène, confirme au Devoir la Dre Marie-France Raynault, de la Direction de santé publique. « La question des plexiglas avait été explorée au début des travaux et on était vite arrivés à la conclusion que cela n’avait pas de sens, car le plexiglas n’évite pas une transmission aérienne à longue distance. » Ce qui importe, ce sont les distances de 2 m de chaque côté, précise la Dre Raynault, tout en insistant sur un autre aspect : « Il y a ici diversion de ce qui est vraiment le risque vers quelque chose qui me semble inframinimal. Ce qui importe, c’est que les gens ne se soient pas mis à risque en dehors de la scène et que cela ne touche pas davantage un choriste qu’un instrumentiste ou un technicien de scène. »

Dans les faits, toutefois, « rien n’empêche une organisation d’appliquer des normes plus strictes si l’administration de l’orchestre et les musiciens sont d’accord », explique M. Fortin. L’OSM assure que son souhait a toujours été d’assurer la meilleure sécurité possible à ses musiciens. « Oui, il y a des choses sur papier, mais semaine après semaine, on comprend qu’on a besoin de se sentir un peu plus en sécurité. C’est humain, il y a une fatigue qui s’installe et ce sont des décisions à prendre pour que l’atmosphère continue à rester bonne », explique Mme Perron. Une approche que l’OSM dit observer avec « la même rigueur pour tous les gens qui participent au concert, pour qu’il n’y ait pas deux classes de musiciens ».

Marie-Josée Goyette voit dans ces incidents le symptôme d’un mal plus insidieux : « Il est institutionnalisé à l’OSM que les choristes sont des accessoires. […] Sur ce concert, on nous a aussi demandé une baisse de salaire sous prétexte de l’absence du public. Mais nous donnons la même qualité de prestation et les billets peuvent être vendus ad libitum pour la webdiffusion. C’est odieux, car aucun organisme n’est autant financé que l’OSM et, à côté de cela, La Chapelle de Québec, pour qui je travaille également, nous a payé notre cachet complet pour un concert que nous n’avons pas fait au mois de novembre. »

Par la voix de Pascale Ouimet, cheffe des relations médias, l’OSM précise n’avoir pas « demandé une baisse de cachet pour les choristes, mais de fixer le cachet utilisé pour une salle de moins de 1000 places, considérant qu’il n’y a personne dans la salle. » À la suite de ces négociations, « le cachet des choristes a été fixé d’un commun accord avec l’UDA ». Mme Ouimet souligne aussi qu’ « afin de protéger la pérennité de l’orchestre », l’OSM a aussi « dû prendre la difficile décision de réduire la rémunération des musiciens de 30 %, et ce, depuis plusieurs mois. »

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