«J’ai bu» ou l’univers éthylique de Québec Redneck Bluegrass Project

Selon les membres du quatuor Québec Redneck Bluegrass Project, «J’ai bu» est leur meilleur album « à vie ».
Photo: Nicolas Lévesque Selon les membres du quatuor Québec Redneck Bluegrass Project, «J’ai bu» est leur meilleur album « à vie ».

La meilleure manière d’embarquer dans le trip du Québec Redneck Bluegrass Project (QRBP) est évidemment de le voir en concert — ces gars-là, et leur violoniste Madeleine Bouchard, sont complètement furieux. Mais puisque ce plaisir nous est interdit, rabattons-nous sur J’ai bu, superbe livre de près de 250 pages, couverture cartonnée et mise en page capotée, qui nous fait entrer dans l’univers éthylique de l’orchestre folk-punk agricole fondé, comme le veut la légende, dans l’empire du Milieu.

On rejoint Nicolas Laflamme à Chicoutimi-Nord, son nouveau port d’attache, attaché un peu trop serré à son goût : « C’est tout nouveau pour moi d’être sédentaire, dit-il sur un ton dépité. Je capote, faut pas que j’y pense trop longtemps… »

Voici donc la légende : QRBP s’est formé à Kunming, où Laflamme et l’ancien violoniste du groupe avaient posé leurs sacs à dos il y a presque quinze ans. Un « pur concours de circonstances : on était en Australie à faire de la plongée sous-marine, on s’est dit que, rendus là, aussi bien aller en Asie du Sud-Est, c’est à côté. Thaïlande, Vietnam, Cambodge... rendus au Laos, on s’est dit : aussi bien aller en Chine, c’est à côté… » Ils avaient prévu y rester deux semaines, ils y sont restés dix mois.

« Ça a changé nos vies », dit le joueur d’accordéon, de mandoline et de bouzouki. Et expert en relations sino-canadiennes : durant les huit années qu’il a passées en Chine, NicolasLaflamme a terminé sa maîtrise à l’Université du Yunnan, portant sur l’avenir des relations internationales du Canada avec l’Asie-Pacifique, pour ensuite travailler à l’ambassade du Canada à Beijing et agir en tant qu’agent consulaire à Shanghai. Il y a presque cinq ans, il est revenu au pays avec sa blonde Xuli et leur bébé. « À la maison, on parle mandarin », dit le musicien avec son accent du Lac à couper au couteau.

Le livre-disque J’ai bu, raconte Laflamme, est aussi arrivé par coïncidence. « C’est l’alcool qui a eu cette idée ! On buvait une bière, on s’est dit : Eille, un livre pour y mettre les paroles à J.-P., ce serait cool ! » J.-P., c’est Jean-Philippe Tremblay, dit « Le Pad » en raison de sa coiffure, parolier qui s’est joint au groupe en Chine et qui ne l’a pas quitté depuis (le groupe, pas la Chine), encyclopédie du joual et catalogue d’expressions colorées, souvent vulgaires, qui sert de champ lexical à l’univers du QRBP.

L’alcool et son usage sont deux des thèmes de prédilection du quatuor, tout comme l’attitude punk du laisser vivre. Sur les dix longues minutes de Guerres de clocher, Le Pad oublie l’alcool un moment pour mettre quelques points sur quelques i : « J’ai l’goût d’dire ouvre tes œillères tes horizons tes frontières/Ça t’tente pas d’manger d’autres affaires qu’des hot chickens d’la tourtière/Pis quand tu viens t’virer en Chine sacre moé patience ‘ec ta poutine/Y’a-tu vraiment d’quoi être fier sauce fromage pommes de terre. »

[La chanson "Guerres de clocher"], c’est surtout un regard sur l’ère du populisme qui revient, le repli sur soi

 

« Dans le livre, explique Laflamme, on répond à toutes sortes de questions que les gens nous posent, par exemple : pourquoi vous vous appelez de même ? Pourquoi ce nom bizarre, voire inadéquat ? Dans le livre, en plus des textes de J.-P., on se révèle. […] La chanson Guerres de clocher est une réponse directe aux commentaires que le monde pouvait émettre sur notre groupe, vu de l’extérieur — ce sont des “rednecks” et des soûlons qui n’ont rien dans la tête. C’est surtout un regard sur l’ère du populisme qui revient, le repli sur soi. Un thème, oui, brûlant d’actualité ; le peuple n’a jamais été autant divisé, actuellement. Le texte de cette chanson est à propos, c’est une prise de position du Pad », totalement partagée par notre punk spécialiste en géopolitique.

« Je pense que J’ai bu est notre meilleur album à vie, assure Nicolas. Et d’en avoir fait un livre, c’est tout un accomplissement. Enfin, j’ai écrit mon mémoire de maîtrise tout en mandarin, ça aussi, c’était un moyen accomplissement… »

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