La planète en 15 disques choisis

Lido Pimienta
Photo: Chris Donovan La Presse canadienne Lido Pimienta

Nos trois critiques ont pesé ou soupesé les offrandes de l'année pour en tirer la substantifique moelle.

 
 

1. grae, Moses Sumney

« C’est mon droit d’être multiple », clame Moses Sumney sur also also also and and and, tirée de grae, chef-d’œuvre d’album double sur le thème des identités fluides, musicales et personnelles de l’auteur-compositeur-interprète américain. Une complexe et volatile exploration des musiques soul, jazz, R&B et électroniques aux orchestrations chaleureuses, portée aux nues par la voix agile de l’interprète, qui pose une vision moderne et ingénieuse sur des genres musicaux afro-américains classiques.

Photo: Kyle Grillot Agence France-Presse Moses Sumney


 

2. Rough and Rowdy Ways, Bob Dylan

Après huit ans de saucettes chez Sinatra, ce 39e album a été accueilli comme si Moïse avait de nouveau séparé les eaux pour nous montrer la voie. I Contain Multitudes, False Prophet, Crossing the Rubicon, les titres le proclament, le mixage en témoigne : voix devant, il s’agit de bien entendre la parole d’évangile du troubadour-poète. Lequel poétise moins, justement. His Bobness a privilégié la clarté, balisé l’accès. Se faire comprendre, voilà l’urgence. Presque du protest song, presque un testament.


 

3. RTJ4, Run the Jewel

Le quatrième disque du duo Run The Jewel est paru en juin, en plein cœur du mouvement Black Lives Matter. Et c’est loin d’être anecdotique dans l’appréciation de cette petite bombe sociopolitique de 11 pièces qui brûlent en même pas 40 minutes. Killer Mike et El-P montrent des dents, non sans émotion, et offrent des mots puissants avec un flot solide sur des rythmes haletants. On en retient notre souffle, littéralement. « I can’t breathe », a dit Georges Floyd. RTJ4 nous permettra de ne pas l’oublier.


 

4. Folklore, Taylor Swift

Surgi de nulle part au cœur de l’été, le huitième album de la princesse country de Nashville devenue souveraine pop planétaire a été reçu comme un baume, un geste de rapprochement salutaire. Conçu en pleine quarantaine avec l’aide d’Aaron Dessner du groupe The National, ce disque pour les « folks » désespérés de l’Amérique de Trump offre l’essentiel : des ballades intimistes avec un piano, une guitare et pas grand-chose d’autre. Sinon une colère sous-jacente de l’empathie à tous les refrains.


 

5. Fetch the Bolt Cutters, Fiona Apple

Lancé pendant le Grand Confinement du printemps dernier, le cinquième album studio de l’élusive Fiona Apple est un modèle d’indépendance d’esprit et de songwriting intelligent. Fetch the Bolt Cutters est certes un album farouche, sa chanson aux structures audacieuses ayant le souffle du jazz d’avant-garde et la rage de quelqu’un qui n’en peut plus de rester enfermé chez lui. Un disque puissant et sans compromis de la part d’une artiste au sommet de son art.


 

6. AYA, Aya Nakamura

C’est une sensation, un phénomène presque. La Française Aya Nakamura brûle tout sur son passage depuis trois ans, et particulièrement avec ce troisième disque, qui la fait rayonner à l’international. C’est du R&B un peu bonbon, mais concocté avec les meilleurs ingrédients. La native de Bamako livre ici un peu de son héritage africain et n’a aucune gêne à tremper le tout dans les codes la pop de calibre mondial. Et on découvre une femme forte, décomplexée, qui ne va pas s’excuser de tout casser.


 

7. Old Flowers, Courtney Marie Andrews

Parfois, c’est vrai. Partout on lit que Courtney Marie Andrews a du Joni Mitchell dans les circonvolutions mélodiques, du Linda Ronstadt dans les notes déchirantes, à la fois songwriter de haut niveau et interprète exceptionnelle : c’est indéniable. La folksinger de l’Arizona a réussi quelque chose de très, très rare : exprimer la pleine douleur d’une rupture, sans la grossir, sans filtre aucun. Un post-doc en traitement des traumas ne décrirait pas mieux les lésions internes que How You Get Hurt. Tout est dit.
 



 

8. Untitled (Rise), Sault

Qui est Sault ? Aucune idée. Le collectif de musiciens, compositeurs et interprètes, britanniques selon toute vraisemblance, évite de se dévoiler aux médias. Ses deux albums lancés en 2020 parleront à leur place. On dirait une version Black de The Avalanches, fusion de funk, de disco, d’afrobeat, de hip-hop et de house, instantanément accrocheuse et, surtout, résolument militante pour les droits des Noirs. L’adéquation parfaite du message engagé et de l’esprit festif, assurée par des grooves bétonnés et des chansons parfaites.


 

9. Shore, Fleet Foxes

C’est Fleet Foxes sans Fleet Foxes, mais Fleet Foxes quand même, puisque Robin Pecknold a tout fait sans que cela s’appelle un album solo. À la manière d’un Brian Wilson, le chanteur multi-instrumentiste, moteur créatif du groupe, a tout écrit, composé, arrangé, chanté, harmonisé, parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, à cause du confinement. N’empêche qu’il se suffit à lui-même, notre gaillard : les chansons, telles des marées, nous charrient à son gré, jamais pareilles, toutes bienfaisantes.


 

10. Set my Heart on Fire Immediately, Perfume Genius

Balancés entre les styles et les époques, on se sent un peu comme dans Blue Velvet de David Lynch en écoutant le brillant cinquième album de Mike Hadreas, alias Perfume Genius, qui élève la plume en revisitant les années 1950 de la chanson populaire américaine à coups de poignantes ballades orchestrées et le rock alternatif des années 1990 avec ses belles guitares shoegaze. Set my Heart on Fire Immediately est composé de treize chansons immaculées dont on ne se lasse pas.


 

11. Workaround, Beatrice Dillon

La compositrice britannique Beatrice Dillon impressionne avec son premier album, une célébration du rythme en musique électronique qui ne sonne comme rien de ce qu’on a entendu cette année. Adoptant la technique du collage à partir d’instruments électroniques et acoustiques, Dillon érige des structures inclassables, entre techno et drum & bass, cérébrales mais ludiques, qui semblent tournoyer dans le vide devant nos oreilles. Chaque écoute de Workaround nous fait découvrir quelque chose d’inédit.


 

12. Cenizas, Nicolas Jaar

Le compositeur électronique américain d’origine chilienne a meublé son confinement en enfilant les projets, tous captivants. À l’album house apocalyptique de son alter ego Against All Logic (2017-2019) se sont ajoutés deux disques de paysages Àsonores entre musique ambient, musique contemporaine, musique expérimentale, chanson et jazz, le complexe Cenizas et le plus contemplatif Telas. À écouter parcimonieusement lors des journées grises, cet album de Jaar étant le plus spleenesque de son œuvre.


 

13. Letter to You, Bruce Springsteen

Notez : Letter to You est un disque de Bruce Springsteen, « featuring » le E Street Band. En quoi ça importe ? Bruce s’adresse ici personnellement à chacun de nous, et même aux musiciens du E Street. C’est l’album où il dit merci, où il explique pourquoi le rock a eu tant d’importance dans nos vies. En vérité, c’est la première fois que le sujet d’un de ses albums est la musique elle-même. C’est un album conçu à la fois dans l’urgence (quatre jours !) et dans une perspective biographique. Faute d’exulter sur scène.


 

14. Miss Colombia, Lido Pimienta

Ce deuxième disque de la Colombienne installée à Toronto a les épaules solides. Pimienta y parle avec force de son pays de naissance, qui peine à épouser la diversité, culturelle ou physique, notamment. Majoritairement chanté en espagnol et porté par une cumbia électronique, Miss Colombia est relativement posé, et à fleur de peau. La voix de la chanteuse transporte beaucoup de bagages, particulièrement sur la pièce d’ouverture, Para Transcribir, et l’accrocheuse Eso Que Tu Haces.


 

15. Folk n’Roll Vol. 1 : Tales of Isolation, J.S. Ondara

Ça ne s’invente pas : c’est à Minneapolis que J.S. Ondara, confiné chez lui, a écrit, composé et enregistré ces 11 chansons. Juste avant. Comme si ça s’en venait — la poudrière raciste, le meurtre de George Floyd, le soulèvement, la répression, la ville en flammes, la Garde nationale — et qu’il fallait que ces chansons sortent. Toutes simples, ces chansons, presque des reportages. Des chansons pour nommer, dire, témoigner. Un disque terrible, triste… et magnifique. Collision inévitable, album indispensable.